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Alexis Bouvier
Le mouchard

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319496
Table des matières
I CE QUI SE PASSAIT UN SOIR DE DÉCEMBRE1861
II OU LE LECTEUR REVIENT VOIR CE QUI SE PASSAIT PAR CETTE NUIT DE DÉCEMBRE.
III OU CLÉMENT CROIT QUE LA FORTUNE VIENT EN DORMANT.
IV LE FONDS DE LA CONSCIENCE DE M. CLÉMENT
V COMMENT JENNY APPRIT QU’ELLE ÉTAIT VEUVE.
I DU DANGER D’ALLER RESPIRER LE FRAIS UN SOIR DE L’ANNÉE1873.
II LE VÉRITABLE MÉTIER QU’EXERÇAIT L’HONNÊTE M. COQUELET
III OU L’ON VOIT QUE L’HONNÊTE COQUELET FAISAIT AUSSI TOUT CE QUI CONCERNAIT SON ÉTAT.
IV OU L’AUTEUR PRÉSENTE A SES LECTEURS LE CAPITAINE SAPERTACHE
V DE LA SINGULIÈRE FAÇON DONT MARCEL PASSAIT SES SOIRÉES.
VI OU L’ON VOIT LE DÉSORDRE QU’AMENAIENT CEUX QUI ÉTAIENT CHARGÉS DE RÉTABLIR L’ORDRE.
VII DU DANGER DE L’AMOUR ET DE L’AMOUR DU DANGER.
I LA BELLE CABARETIÈRE DES BORDS DE LA SAÔNE.
II LE PÈRE MARTEAU
III COMMENT LE RETOUR D’ADOLPHE CANARDET PRÈS DE LA BELLE ADÈLE FUT SIGNALÉ PAR UN INCIDENT.
IV OU MARCEL RECONNAIT QUE COQUELET ÉTAIT PRÉFÉRABLE A BASSIER.
V OU LE CAPITAINE SAPERTACHE S’OCCUPE DE LA RÉORGANISATION DE L’ARMÉE.
VI OU CANARDET S’APERÇOIT QU’IL FAIT DES ROMANS QUI ONT PLUS DE LIGNES QU’IL N’EN A ÉCRITES.
VII ET COMME ILS CONTINUAIENT A L’INTERROGER, S’ÉTANT REDRESSÉ, IL LEUR DIT: «QUE CELUI DE VOUS QUI EST SANS PÉCHÉ, LUI JETTE LA PIERRE.»
VIII L’INCENDIE DE L’ Espérance , EN MER.
IX MÉFIEZ-VOUS DE L’AGENT QUI DORT
X OU M. COQUELET TRAVAILLE POUR SON PROPRE COMPTE
XI LA JOLIE SOCIÉTÉ
XII LE DUEL AUX BOUTEILLES.
I CE QU’IL ADVINT APRÈS LA TENTATIVE DE LA MONTÉE DES CARMES
II GAIS ENFANTS DU CARNAVAL QUE LE PLAISIR ENTRAINE.
III LE CHATIMENT
PREMIÈRE PARTIE
I CE QUI SE PASSAIT UN SOIR DE DÉCEMBRE1861
Table des matières
Il neigeait, et la bise âpre d’hiver sifflait dans les petits arbres des quais, soulevant en tourbillons les flocons glacés.
Le Rhône coulait sinistre, roulant ses flots impétueux dans la nuit sombre. Les rues, les quais étaient déserts; quelques agents seulement, abrités sous les portes, battaient des semelles en maugréant contre le temps qui les glaçait. Lyon dormait, bercé par la grande chanson du vent.
Par ce temps affreux, par cette nuit noire, une femme, presqu’une enfant, à peine vêtue, se glissait le long des maisons du cours de Brosses, grelottant sous ses vêtements couverts de neige.
Elle s’arrêta devant une boutique fermée, à travers les volets de laquelle filtraient encore des rayons de lumière. Elle s’appuya un instant à la porte, et là, comme si elle faisait un suprême effort, elle frappa. doucement d’abord. On n’avait pas entendu. Elle frappa plus fort. Aussitôt la lumière s’éteignit.
La femme comprit qu’elle avait effrayé ceux qui veillaient encore après les heures réglementaires; elle se pencha vers la serrure de la porte et dit:
–C’est moi, Clément.
Aussitôt, on entendit parler à voix basse dans le bouge, puis la porte s’ouvrit, et un jeune homme sortit. En voyant la femme qui, tremblante, sans parler, le regardait en suppliant, il dit:
–Ah ça! qu’est-ce que tu viens faire ici?. Y a-t-il du bon sens de sortir dans l’état où tu es. et à cette heure-ci. pour qui passes-tu?.
–Clément, je viens te chercher, tu joues, tu vas tout perdre comme le mois dernier.
–Qu’est-ce que c’est que ça!. Tu sais que je n’aime pas ces façons-là, Jenny.
–Rentre avec moi à la maison.
–File vite d’abord, reprit le jeune homme d’un ton grossier. Tu verras bien quand je rentrerai. Il ne manquait plus que ça; tu vas prendre maintenant l’habitude de venir me chercher au café.
–Je ne reviendrai plus mais rentre.
–En n voilà assez. vite, et file,
–Oh!. Clément!.
–Veux-tu partir. Cré.
En voyant la colère de son mari, la jeune femme obéissante se hâta de regagner sa demeure, et Clément, maugréant et de mauvaise humeur, rentra dans le cabaret dont la porte se referma aussitôt.
Il alla reprendre sa place à une table entourée de trois personnes, et au bout de laquelle se tenait la maitresse de la maison, une femme jeune encore, replète, la mine fleurie, l’œil brillant, dont le sourire plein de promesses s’adressait à tous.
Celui qui tenait les cartes, un beau garçon d’une vingtaine d’années, d’allure et de mine distinguées, dit à Clément, en le voyant rentrer:
–Voulez-vous jouer un dernier coup?
–Il est bien tard, messieurs,–dit la maîtresse de la maison, plutôt pour parler que pour engager sa clientèle nocturne à partir.
Le jeune homme tira sa montre et regarda l’heure; c’est avec peine qu’il put distinguer les aiguilles, l’ivresse naissante obscurcissait déjà sa vue.
Il dit enfin:
–Il est à peine trois heures! Je ne pars qu’à quatre heures; vous n’allez pas nous mettre à la porte par ce temps-là, et m’obliger à attendre à la gare, les pieds dans la neige.
–Certainement non!. mais ne faites pas de bruit.
–Voyons, monsieur Clément, voulez-vous votre revanche de cinq. louis?
Clément ne répondit pas. Les dents serrées, il s’approcha d’une veilleuse placée sur le comptoir, il fouilla ses poches, et, tout pâle, rassembla avec peine une cinquantaine de francs, disant tout bas:
–Si je perds encore ça. je.
Il n’acheva pas et reprit haut:
–Je vous fais cinquante francs!
–Si vous voulez fit le jeune homme indifférent.
La maîtresse de la maison disait:
–C’est le dernier coup, vous savez, après ce sera le départ.
–Oui, oui! Félicité. donnez-nous une bouteille de champagne. C’est moi qui l’offre. Je peux bien faire ça.
–Oui, vous en avez une veine, dit Clément en lui présentant les cartes.
Celle qu’on appelait Félicité était allée chercher la bouteille.
Les deux consommateurs s’étaient rapprochés pour voir le jeu; le jeune homme, fouillant ses poches, disait:
–Mais je n’ai donc pas de billets de cinquante francs!
Il tira alors de la poche de son paletot un portefeuille dans lequel il fouilla et sortit une liasse de douze à quinze mille francs, dans laquelle il chercha un billet de cinquante francs.
Clément, pâle, les lèvres serrées, regardait la liasse; ses regards en dessous lançaient des éclairs, il maugréa:
–Et ce sont toujours ceux-là qui gagnent!
La partie s’engagea; le coup décisif était en train; la sueur au front, Clément étudiait son jeu. On frappa à la porte.
Sur un: Chut! de Mme Félicité, on fit silence, pendant que de sa main la commère dissimulait la lumière de la bougie. Clément entendit la voix de Jenny qui disait:
–Clément, c’est moi, viens, je n’ose plus rentrer à la maison!.
–Encore, fit Clément furieux, et posant ses cartes, il courut à la porte, l’ouvrit, et la main levée, il cria:
–Veux-tu ficher le camp. et rentrer à la maison, ou je te reconduis avec ma botte.
–Clément, il faut vivre le mois. pense au petit, vois, tu vas perdre encore. c’est.
–Yeux-tu.
On entendit le bruit d’un soufflet. suivi de sanglots, puis ces mots:
–Oh! c’est mal!. c’est mal!.
Clément, furieux, le sourcil froncé, rentra après s’être assuré que Jenny s’éloignait, en disant:
–C’est elle qui me porte la guigne.
–Oh? les femmes, dit un des consommateurs, quelle plaie!
Clément avait pris ses cartes, son adversaire venait de regarder son jeu et disait en l’étalant:
–C’est vrai, monsieur Clément, vous avez encore perdu, et, riant, comme un homme ivre, il ajouta:–Malheureux au jeu, heureux en femmes!
Clément, inerte, l’œil fixe, atterré, regardait les cartes; il était livide. Son adversaire ramassait l’argent en disant:
–Nous partons, Félicité! Dites donc, Clément, vous allez me reconduire.
Clément leva la tête, et d’une voix étrange, il répondit:
–Oui, Gaston. Oui, je vais vous reconduire.
Quelques minutes après les quatre consommateurs étaient dehors, grelottant dans la neige. Ceux qui n’avaient pas joué dirent:
–Nous partons vite, au revoir. et bon voyage. Nous allons du côté des Brotteaux.
–Vous me reconduisez à Perrache. Clément, dit le jeune homme, saisi par le froid et tout à fait gris, s’appuyant sur les volets pour ne pas tituber.
–Je ne vous quitte pas, répondit Clément.
Les deux hommes s’éloignèrent, et celui qu’on avait appelé Gaston s’accrocha après le bras de Clément en disant:
–Ah! mon cher, une fois dans le train, quel somme. L’air m’a fini. je suis gris comme un sacristain.
–Marchons et faites attention, ça glisse.
Les deux hommes descendirent le cours de Brosses.
Arrivés devant la rue de Béarn qui, dans la nuit, semblait s’ouvrir comme un gouffre, Clément regarda autour de lui.
La rue de Béarn est étroite, on y descend par un escalier roide, ayant douze ou quinze marches; à cette heure, et par le temps, les marches étaient invisibles sous la couche de neige qui les couvrait. C’était un chemin dangereux. Clément qui guidait son compagnon, l’amena près des marches: ayant regardé autour de lui, certain d’être seuls, d’un brusque coup d’épaules, il jeta Gaston dans la rue; celui-ci, étourdi du choc imprévu, alla tomber la tête en avant jusqu’au bas de l’escalier; là, brisé par la chute, il resta inerte.
Clément regarda encore autour de lui, il était bien seul; vivement alors, mais avec précaution, il descendit les marches, et se précipita sur son compagnon; celui-ci, croyant qu’on venaitlui porter secours, convaincu que sa chute n’était qu’un accident, se souleva avec peine, disant d’une voix avinée:
–J’en ai piqué une tête. aidez-moi, je manquerais le train.
–Tu vas faire un autre voyage, dit alors Clément, en saisissant à la gorge celui qui se livrait plein de confiance. Sentant les doigts qui l’étranglaient, comprenant le guet-apens dans lequel il était tombé, Gaston se dégagea, cherchant à se redresser pour se défendre. Mais, avant d’être relevé sur son coude, il sentit comme un coup de poing qui lui frappait l’estomac, et il retomba inanimé.
Clément lui avait plongé son couteau dans la poitrine!
Il faisait froid, avons-nous dit, et la neige tombait dru en tourbillonnant sous les rafales d’un vent glacé; et cependant, penché sur sa victime, l’œil démesurément ouvert, Clément avait le front couvert de sueur. Ses cheveux moites fumaient; une buée s’échappait de son corps brûlant.
Une grande minute il resta ainsi, regardant sa victime inanimée, puis sa main rouge qu’il lava dans la neige; et, se penchant encore sur le cadavre, il ouvrit le paletot: alors, tremblant, il fouilla dans la poche et prit le portefeuille. Il regarda autour et au-dessus de lui, la neige l’aveuglait. Ne voyant personne, il allait fuir, lorsque, prenant une résolution, il pensa:
–Nous sommes sortis ensemble de chez Félicité: en trouvant son corps demain là, je risque d’être pris, tandis que, le corps disparu, personne ne s’en occupe. puisqu’il n’est pas d’ici. et qu’il partait ce soir par le train.
Clément se baissa, glissa un mouchoir sur la blessure et boutonna le paletot. Tout à coup il crut entendre du bruit, il eut la pensée de fuir, mais, se domptant, il resta, et avec une facilité qui dénonçait une force prodigieuse, il prit le corps de son compagnon par le bras, le dressa et, le tenant debout appuyé sur lui, la tête inerte penchée sur son épaule, il l’emporta en disant:
–Allons, Gaston, tenez-vous donc. ou vous manquerez le train. C’est l’air qui vous a mis dans cet état.
Et il marcha vers les quais, emportant le cadavre. et ainsi. les passants. s’il y en avait eu à cette heure. auraient parfaitement pu croire, en voyant le groupe, qu’un ami complaisant reconduisait chez lui son compagnon ivre-mort.
Il ne s’était pas trompé, cependant. Lorsqu’il s’était précipité sur son ami, Jenny, qui, jusqu’ici, s’était blottie sous une porte, croyant qu’ivres, les deux hommes avaient glissé, avait couru à leur secours. elle s’était cachée aussitôt en voyant, dans le clair-obscur de la nuit neigeuse, son mari qui dévalisait son ami.
Tremblante, sans voix, elle regardait en refusant de croire ce qui se passait devant elle.
Il semblait que les éléments déchaînés prêtaient leur ombre au crime. Jenny s’effaçait le long du mur, regardant, épouvantée, le forfait qui venait d’être commis. Elle voyait et elle se refusait à croire, elle voulait encore se persuader qu’il n’y avait là qu’un accident; son mari un voleur! un assassin! c’était impossible. Lorsqu’elle vit Clément redresser le corps, lorsqu’elle l’entendit parler à haute voix à sa victime, elle respira, elle s’était trompée.
Son mari ivre accompagnait son ami plus ivre que lui: ils étaient tombés tous les deux.
Clément, plus prudent, plus raisonnable, avait pris le portefeuille de son ami afin que celui-ci ne le perdît pas. En arrivant au lieu où il le conduisait, il lui rendrait les valeurs. Plus tranquille, après avoir construit ainsi en une seconde la scène à laquelle elle avait assisté, Jenny respira, et se dissimulant dans l’ombre, suivant les murs, se cachant dans les encoignures des portes, évitant d’être vue et d’être entendue, elle suivit son mari.
Clément soutenant le corps, suant du fardeau, de l’émotion et de la situation, passa au milieu des squares du quai de la Vitriolerie, et après avoir regardé autour de lui, il traversa les quais déserts. Quelques voitures de maraîchers passaient sur le pont de la Guillotière, mais les pauvres diables qui les conduisaient, prudemment blottis sous la bâche, se pelotonnaient en soufflant dans leurs doigts, les lanternes jetaient une lumière rouge et sans rayons sur la neige.
Arrivé près de la berge, l’escalier étroit et roide du bas-port ne permettant pas à deux hommes de descendre de front, Clément s’arrêta, il appuya sa victime sur le parapet, puis, certain de ne pas être observé, il laissa glisser le corps sur la berge de pierres lisses si peu inclinée qu’elle semble presque à pic.
Le cadavre descendit rapidement et alla s’affaisser sans bruit dans la neige épaisse. Clément descendit à son tour, et s’accroupit quelques minutes près de sa victime, restant immobile, et cherchant de son regard perçant si, au plus loin où s’étendait sa vue, personne ne l’observait. Le bas-port était désert, les parapets des quais et du pont étendaient leurs lignes noires dans l’horizon gris de neige. Le Rhône, nugissant, brisait ses lames écumantes sur la moise: le vent hurlait en s’engouffrant dans les arches.
De l’autre côté du quai, Jenny, cachée derrière un kiosque, avait vu le groupe traverser la chaussée. Étonnée, puis épouvantée, elle avait, vu les deux hommes se diriger vers le petit escalier: le premier était descendu, le second l’avait suivi aussitôt.
L’idée du crime n’était plus dans le cerveau de la jeune femme.
Elle ne voyait qu’une chose, deux ivrognes, desquels peut-être il était utile de surveiller les dangereuses excentricités.
Se trouvant de l’autre côté du quai, le parapet lui avait masqué toute la scène.
Elle n’avait pas vu la façon sommaire avec laquelle l’un d’eux avait, en homme qui sait vivre, fait passer son compagnon le premier. Elle se demandait ce que les deux pochards allaient faire sur le bas-port.
Elle courait pour traverser le quai. et s’arrêta tout à coup. on la suivait.
Elle eut peur et se retourna.
C’était un agent de police. Rassurée, elle alla.jusqu’au parapet. il la suivit. Ile s’arrêta et l’agent dit:
–Qu’est-ce que vous faites à cette heure-ci?.
–Mais. monsieur, j’attends mon.
En disant ces mots, elle avait jeté les yeux sur le bas-port du côté du pont.
Elle allait désigner ceux qu’elle avait suivis; l’œil hagard, la bouche ouverte, elle se tut devant l’agent stupéfait.
C’est que le tableau que la malheureuse femme avait devant les yeux était véritablement foudroyant; elle se taisait, parce qu’elle ne pouvait montrer ce qu’elle voyait, le crime s’étalait à ses yeux. Sous l’arche du pont, dans l’ombre, son regard, habitué à la nuit, voyait son mari traînant par les pieds le corps de sa victime. Ce n’était pas un ivrogne s’appuyant sur un ami, c’était un assassin qui courait au Rhône pour y cacher le secret de son crime.
Jenny ne pouvait livrer son mari, le père de son enfant. Elle restait inerte, sans force, sans voix. Il lui semblait que sa pensée s’envolait: elle ne voyait plus, n’entendait plus. Il y avait sur sa face une grimace qui voulait être un sourire pour tromper l’agent, et qui déjà paraissait être la crispation nerveuse de la folie naissante.
L’agent reprit menaçant:
–Enfin, qu’est-ce que vous faites à cette heure et qui attendez-vous?. Je la connais, celle-là?
Jenny avait le bras tendu vers son mari. l’assassin!...
Une minute encore, elle livrait le misérable à la justice. Son bras retomba, inerte, le long de son corps: elle ne trouvait pas un mot à répondre à l’agent. Celui-ci lui dit:
–Vous savez bien qu’à cette heure vous devriez être rentrée. Il faut vraiment avoir le diable au corps pour sortir d’un temps pareil. Allons, file vite. Je te laisse pour aujourd’hui.
Jenny comprit alors la méprise de l’agent. Le rouge lui monta au visage, mais le mieux était d’éviter toute explication. Elle se hâta de partir.
L’agent, en regagnant son abri sous une porte d’allée, disait:
–La pauvre diablesse, il faut qu’elle ait bien besoin pour faire son métier par ce temps-là.
Pendant que l’agent, lui tournant le dos, traversait le quai, Jenny avait marché une vingtaine de pas jusqu’au second escalier; là, se peletonnant pour n’être pas vue, elle s’était cachée derrière les caisses placées sur le quai et avait vu s’achever le drame.
Son mari avait traîné le corps de Gaston dans l’ombre du pont, près du bord; là, il avait poussé le cadavre et l’avait roulé jusqu’au Rhône. En voyant le corps tomber, Jenny avait jeté un cri d’horreur. Malgré le vent, malgré les mugissements du fleuve, Clément avait entendu, il avait regardé autour de lui épouvanté; ne voyant rien, mais certain d’avoir été aperçu, il ne pensa qu’à fuir. Il jeta dans l’eau son couteau sanglant, appuya sa main sur sa poitrine pour s’assurer que le portefeuille y était encore, son regard chercha si rien ne flottait dans l’écume blanche du Rhône.
Rien! la victime avait disparu.
Clément courut aussitôt tout d’une traite jusque chez lui, rue d’Aguesseau; la porte était entr’ouverte; avant d’entrer, il regarda encore s’il avait été suivi. Ne voyant rien jusqu’au plus loin où son regard s’étendait, il entra, attendit quelques minutes derrière la porte, la tête penchée, écoutant attentif. Rien! il ouvrit doucement, regarda encore dans la rue, personne!
Certain, cette fois, de n’avoir pas été suivi, il respira bruyamment, et monta en se disant:
–Je vais montrer à Jenny un billet de banque, et tout sera oublié. pauvre petite!.
Puis la scène qui venait de se passer lui traversa le cerveau, et un frisson lui courut dans le sang. Il se hâta de gagner son logement, il entra, et vit qu’il y avait encore de la lumière dans la chambre à coucher.
–Elle ne dort pas!.
Il entra, et évitant de regarder le lit, il se dirigea vers un berceau placé devant la cheminée et dans lequel un petit enfant de quatre ou cinq mois était endormi; il se pencha sur le petit être et l’embrassa doucement, puis, souriant, il tourna sa tête vers le lit, s’apprêtant à demander pardon de sa grossièreté.
Le lit était vide!
Il resta d’abord stupéfait, puis il fronça le sourcil, une effrayante pensée lui traversait le cerveau.
–Est-ce que Jenny l’avait suivi?
Il haussa aussitôt les épaules; il avait trop souvent regardé autour de lui pour n’être pas assuré qu’on ne l’avait point suivi. Jenny était simplement retournée au cabaret du cours de Brosses pour l’obliger à rentrer. Il en fut satisfait. il avait ainsi le temps de réparer le désordre que le crime avait amené dans sa toilette; il changea de linge, se lava les mains, et, après avoir caché le portefeuille qu’il avait volé, il se coucha.
Le sang-froid du misérable était tel que le calme lui était revenu; il souriait, il oubliait le crime, pour ne penser qu’à l’aisance qu’allait amener l’argent volé.
Tout entier à cette pensée, et las de la lutte, il s’endormit, comme le juste après une journée laborieuse,–calme, heureux, souriant à ses pensées, rêvant d’avenir.
Le cadavre froid roulait dans le Rhône.
Il dormait heureux, lui!. Sa jeune femme, frissonnante, grelottait dans la neige. dans sa situation de jeune mère, c’était peut-être une mortelle imprudence; il la croyait à la porte du bouge attendant, patiente. il souriait et il pensait:
–Ça lui servira de leçon.
Et Clément s’endormit.
II
OU LE LECTEUR REVIENT VOIR CE QUI SE PASSAIT PAR CETTE NUIT DE DÉCEMBRE.
Table des matières
Avant d’aller plus loin, retournons vers la jeune femme que nous avons laissée presque folle d’épouvante, de terreur et de honte, sur le bas-port du quai de la Guillotière; nous croyons devoir présenter au lecteur l’admirable enfant, la jeune mère dévouée qu’il n’a fait qu’entrevoir dans le premier chapitre. Jenny, la blonde Nini, était une adorable créature, que l’amour et la fatalité avaient jetée dans les bras du misérable que nous avons laissé endormi, l’attendant.
Jenny était bien faite pour inspirer l’amour. A l’époque où notre histoire commence, jeune épouse et jeune mère, elle n’avait pas encore dix-huit ans.
C’était bien la femme la plus agréable à voir, la plus digne d’affection, et c’était surtout la plus méritante de respect. Grande et robuste, absolument gracieuse, fine de lignes, souple et presque élégante d’attaches, le regard la suivait ravi, découvrant, à mesure qu’il s’attachait sur elle, des grâces nouvelles.
Le corsage opulent se liait admirablement à ses épaules superbes. La gorge un peu forte– Jenny, jeune mère, nourrissait son enfant– ne pesait pas trop sur la taille longue, mais d’un modèle puissant. La santé, la vie, le désir couvaient sous la peau chaude de teint, mais fleurie, veloutée, diaphane.
Sous le front, un peu bas peut-être, les yeux bruns paraissaient noirs, à cause de l’ombre de ses cils bruns. Le nez fin était légèrement relevé comme pour mieux montrer des narines roses qui se dilataient à chaque impression, un nez gai; la bouche, magnifiquement garnie d’une double rangée de perles nacrées, était pleine d’esprit et de sourire. La raillerie jouait dans les fossettes qui animaient ses joues. Les oreilles, trop petites comme de fins coquillages, étaient d’un rose transparent. La ligne du visage s’encadrait merveilleusement dans sa chevelure opulente, chevelure de soie, d’un blond unique, dont l’éclat et le brillant faisaient plus valoir encore sa pittoresque beauté.
Jenny était belle, très belle.
Les poudres, les onguents, les fards, les pâtes, les mastics n’avaient jamais flétri ce teint superbe de santé.
Nini, comme on la nommait à quinze ans, n’avait jamais gâté ni sali sa beauté saine par le maquillage.
Jeune, on l’avait jetée au premier homme qui était venu la demander en mariage; on avait hâte de la marier: la fin de cette histoire nous dira pourquoi.
Jenny, au reste, entraînée par la chaleur de son sang, s’était bien vite grisée d’amour au regard brûlant du beau Clément; elle était trop jeune pour opposer la raison à ses désirs; c’était le premier homme qu’on lui permettait de regarder. Il était beau, elle l’avait aimé, on lui avait dit que c’était l’homme qu’il lui fallait, elle l’avait épousé.
Et Clément l’aimait, et c’était un heureux ménage, consacré doublement par la naissance d’un fils adoré. un ménage duquel on disait:
–Ils ont l’avenir devant eux, ils seront heureux, ils s’aiment, ils sont travailleurs.
Les filles qui avaient mal tourné disaient en voyant Jenny:
–Elle a de la chance, elle!
Les jeunes gens disaient:
–Il n’a pas à se plaindre, lui.: il a une belle fille, travailleuse et femme de ménage.
Le soir même on l’avait dit, et la malheureuse femme était accroupie dans la neige, se domptant pour ne pas perdre connaissance, lorsqu’elle avait vu son mari précipiter le corps de son compagnon dans le Rhône. Malgré elle, elle avait jeté un cri et était restée la bouche ouverte, terrifiée, craignant d’avoir été entendue, d’avoir donné l’éveil à l’agent qu’elle savait être posté sur le quai.
Elle avait vu le corps tomber, son mari prendre la fuite. Sans raison, sans avoir conscience de ce qu’elle faisait, elle courut aussitôt vers l’endroit où il avait précipité sa victime dans l’eau.
Elle tomba à genoux terrifiée, les mains jointes et comme prête à prier sur une tombe, le regard fixé sur le Rhône.
Tout à coup, il lui sembla voir au-dessous d’elle de plus forts bouillonnements. Elle baissa les yeux et, épouvantée, elle vit sur la moise de la berge, c’est-à-dire au bas du talus, sur la lisse de pierre au milieu de laquelle on a creusé le lit du Rhône, elle vit le corps à demi submergé de la victime de son mari.
Les flots impétueux roulaient le corps sans le porter au large, elle le suivit à genoux dans la neige, ne sachant ce qu’elle allait faire. puis elle s’arrêta étonnée.
Le corps glissait sur l’eau, roulant toujours, mais sans disparaître.
Il lui sembla même que le cadavre se redressait sur le fleuve.
Était-ce une hallucination?
Elle le voyait flotter à la surface, puis, tout à coup, s’arrêter presque devant elle; en étendant le bras elle l’aurait touché.
Jenny eut peur, elle se recula.
Tremblante, muette, elle regardait ce corps qui semblait l’attirer: le cadavre poussé par le remous venait vers elle, elle sentit un froid mortel se glisser dans ses moelles pendant qu’une sueur froide perlait à la pointe de ses cheveux.
Dans la clarté de l’aube naissante, dans le blanc-gris de la neige, elle voyait la figure calme et douce de la victime, le bras sous lequel Clément l’avait porté était resté tendu, et il s’était raidi.
Il semblait à Jenny que ce bras se tendait vers elle. Comme le noyé qui va disparaître et dont une dernière fois la main sort de l’eau pour chercher une aide, le bras de Gaston s’étendait vers Jenny pour lui demander du secours.
Jenny, éperdue, affolée, prise d’une superstitieuse terreur, inconsciente de ce qu’elle faisait, croyant voir le cadavre s’animer, obéit à l’appel, elle se traîna jusqu’à lui, elle tendait ses doigts brûlants de fièvre au mort, la main glacée de Gaston serrait la sienne, épouvantée de l’étreinte, croyant que l’esprit en dessus de la matière agissait, croyant aux sottises d’une éducation de femme dirigée par les prêtres, croyant que l’âme, vengeresse du corps, voulait l’attirer à elle, dans le gouffre, pour punir le crime de son époux.
Jenny se rejeta en arrière, mais le cadavre obéit à l’impulsion et tomba près d’elle sur la moise; terrifiée, elle voulut crier, la voix s’éteignit dans sa gorge, elle poussa un soupir et tomba sans connaissance.
Ce qui venait de se passer était cependant bien simple; au-dessous du bas-port des quais, le fleuve est bordé par une espèce de moise. Nous n’employons pas le mot juste, mais il est le tableau exact de ce que nous voulons dépeindre.–
La moise d’un pont se compose des charpentes liées entre elles, au milieu desquelles on coule du ciment et sur lesquelles on bâtit les piliers des arches; la moi se est aussi la ligne de charpentes qui relient les terres du lit d’un fleuve. Dans le cas où nous l’employons, la moise a ce but, elle est de roche; on peut faire ainsi, lorsque le Rhône est à sa hauteur ordinaire, deux ou trois pas dans l’eau sans en avoir au-dessus de la cheville.
Ce jour, l’eau était basse; le corps de Gaston, précipité par Clément, était tombé dans la neige, les pieds dans l’eau.
Les vagues énormes, sous le pont, par les basses eaux, le chassaient de leur écume. D’abord ébranlé, le cadavre du malheureux se trouva ensuite secoué, puis entraîné; on aurait pu croire alors qu’il allait être poussé au large; point: il roula sous l’effort de l’eau en ligne droite jusqu’à l’avant du bateau à lessive.
Nos lecteurs comprennent que le corps de Gaston était tombé sur les chaînes qui attachaient le bateau à un anneau du quai, et poussé par les flots, il se trouva tout à coup presque à l’avant du bateau, absolument immergé et le bras sur la moise.
Nous avons dit que Jenny avait perdu connaissance; mais cette syncope ne dura que quelques minutes.
Revenant à elle, couchée sur la neige qui tombait à gros flocons, entendant gronder le Rhône, elle fut quelques secondes à se souvenir; elle regarda près d’elle, et, en voyant le corps, tout ce qui s’était passé dans la nuit lui revint à la mémoire.
Elle passa sa main libre sur son front pour écarter ses cheveux mouillés, elle secoua sa tête d’un mouvement léonin, puis, prenant une décision, la courageuse enfant arracha sa main des doigts crispés de la victime, et plus raisonnable, comprenant qu’il n’y a de surnaturel, de miracle, que pour les faibles ou les niais, elle commanda à sa faiblesse, elle força sa volonté, elle voulut savoir.
Elle se pencha sur le corps de Gaston, ouvrit son paletot boutonné, et, méprisant toute fausse pudeur, elle glissa la main sur son cœur. le cœur battait; elle prit le poignet. le pouls battait la fièvre. Décidée, courageuse, retrouvant ses forces, elle se leva aussitôt: le jour allait poindre, elle courut sur la passerelle du bateau (de la plate) à travers les planches duquel un rayon lumineux venait de percer. C’était le couleur de lessive qui se levait.
Elle frappa, et l’on répondit aussitôt de cette bonne voix à moitié surprise, dans le patois du vrai Lyonnais:
–C’est pas Guieu possible, y a pas de bon sangue à venir à cette heure. Tu n’as donc ben envie de travailler, ma mie?
–Vite, vite., par grâce, au secours! répondit Jenny, d’une voix sourde.
Au secours! c’est un appel auquel tout vrai Lyonnais, riverain du Rhône, ne peut rester sourd.
La porte s’ouvrit aussitôt et le couleur de lessive parut à peine vêtu.
–Eh! ma mie, où qu’il est donc?.
Et, malgré la neige, le froid glacial, le Lyonnais cherchait sur le Rhône celui qui réclamait son appui; il troussait machinalement les jambes de sa cotte pour se jeter à l’eau.
Jenny lui dit à mi-voix:
–Tenez, le voici.
Et elle montrait le corps de Gaston, que le courant avait repris et entraîné, et qui se trouvait à moitié engagé sur les chaînes du bateau, et dont les bras touchaient presque la moise.
–Eh! z’enfants, faut n’avoir bien envie de se neyer pour petafiner dans l’eau par ce temps de chien. Tends un peu, ma mie, Ripal y va te trouver.
Et, tout en parlant, Ripal courait pieds nus sur les bords du bateau; il se dirigeait adroitement sur les chaînes d’amarre et, se cramponnant solidement d’une main, il se laissa glisser en-dessous; de son autre main, il saisit le corps.
Jenny regardait, haletante, le brave homme se dévouer au sauvetage. Elle tremblait non plus seulement pour celui qu’elle voulait sauver, , mais aussi pour le solide gaillard qui jouait sa vie en cherchant à sauver son semblable. C’est que la situation avec laquelle Ripal, calme, paraissait se jouer était terrible. Pendu d’une seule main, au-dessus du fleuve mugissant, à l’avant du bateau sur lequel l’eau bouillonnait impétueusement, ses pieds nus, croisés sur la chaîne, le soutenaient. Un faux mouvement, et il glissait avec son fardeau pour disparaître sous le bateau.
Jenny, voyant la difficulté qu’éprouvait le brave homme à revenir, sauta sur la moise, saisit le bras du malheureux et l’attira à elle; débarrassé de son fardeau, Ripal se redressa, et, avec l’adresse d’un acrobate, marcha sur les chaînes et sauta sur la moise. Il se pencha aussitôt sur le corps.
–Eh! bon Guieu, il ne buge pas, le gône!
–Aidez-moi, dit Jenny suppliante, à le mettre à l’abri. et peut-être nous le sauverons.
–Tu sais donc pas où que tu demeures, ma mie?
–Ah! si! mais nous ne pouvons pas rentrer!
–Ah! dit le couleur de lessive en regardant un instant la jeune femme, c’est d’zaffaires d’amour. y s’a voulu défaire à cause que tu l’aimes pas.
–Oui! oui, c’est cela, répondit Jenny, heureuse d’avoir une raison à donner. Aidez-moi à le sauver.
–D’abord, ne faut pas le laisser là. faudrait y ravigoter le gigier et l’estome! y va se geler. S’agit pas, ma mie, de s’ébarliauder dans des cancorneries, mais de le ravigoter. J’ai là ma cambuse, dans le fond d’une cour, sur le quai, que je mets mes affutiaux, portons-le là.
Ripai se baissa et lui prit les épaules. Jenny essaya de lui prendre les pieds, mais la force lui manqua.
–Tends un peu, la petiote, dit Ripai; t’as de trop petites mains pour porter de gros corps. Tiens, ma mie.
Et, en disant ces mots, le solide gaillard avait pris le corps de Gaston dans ses bras, et, le plaçant sur son épaule, il remonta sur le bas-port.
–Suis-moi, ma mie; je te conduis.
Jenny, tremblante, le suivit, regardant si les agents n’étaient pas aux aguets.
Il neigeait toujours, mais l’aube naissait; cependant tout était désert. Ripai, portant le corps, remonta la berge, puis traversa le chemin de la Vitriolerie sans rencontrer personne; il entra, suivi de Jenny, dans une maison voisine de la rue d’Aguesseau, et, ayant traversé la cour, il porta la victime dans un hangar qui servait de magasin. Il coucha le corps de Gaston sur de la paille, entre deux touries, alluma une lanterne et, s’adressant à Jenny, il lui dit:
–Maintenant, frictionne-le un peu, ma mie, du moment que respire, il n’y a pas de danger., tu le sauveras. Ah! le gône, je comprends que se tue pour une pareille frimousse, seulement, par un autre temps. Attends que je lui tape dans les mains.
Et joignant l’action à la parole, Ripal écrasait à grands coups de ses mains, larges comme des battoirs, les mains fines du jeune homme qui, revenu à lui et essayant de les retirer, gémissait, se croyant encore sous les coups de son assassin:
–Grâce! ne me martyrisez pas.
–A z’enfants, disait Ripal, joyeux et en tapant plus fort, ça le fait revenir: c’est bon ça. ça te fait de bien, ma mie.
Jenny avait hâte de se trouver seule avec celui qu’elle venait d’arracher à une mort certaine; et quand Ripai, essoufflé d’avoir frappé, dit:
–Ma mie, je vais te laisser, maintenant il va mieux. Je vais aller à mon feu, et je reviens sitôt et te lui apporte un peu de lichade pour le remettre.
Elle s’empressa de répondre:
–Oui, monsieur, allez à votre ouvrage, merci de votre dévouement. et quand vous allez revenir il vous remerciera lui-même.
–De dévouement, y en a pas. il prenait un bain trop froid. je lui ai empêché, voilà. y fais pas de méchanceté, la mie, y sera content.
–Merci!. dit encore Jenny en lui prenant affectueusement les mains.
–Et y g’na pas de quoi, que je te dis, à tout à l’heure.
Et Ripal, toujours pieds nus, courut dans la neige pour retourner à la plate, en disant:
–Vrai de vrai! moi je dis que gn’a de gônes que z’ont la cervelle petafinée pour mieux aimer par des temps comme ceusses-là se coucher dans le Rhône que près de frimousses comme la mie. la, ah, z’enfants! que j’en voudrais bien une comme ça pour me tenir le plat à barbe.
Et il éclata de rire.
Pendant ce temps, Jenny, penchée sur le corps de Gaston, épiait ses moindres mouvements; lorsque Ripai était parti, elle avait lavé la blessure, et, sentant le cœur, dont les battements étaient réguliers, elle avait espéré que le couteau ne l’avait pas atteint. Elle avait pansé la plaie, le sang était sorti rouge, sain; elle l’avait alors tamponné avec son mouchoir. Elle avait terminé le pansement, et elle refermait le gilet qui maintenait les linges, lorsque, relevant la tête, ses yeux rencontrèrent ceux de Gaston.
Il était revenu à lui, il regardait la jeune femme, cherchant à s’expliquer comment et pourquoi il était là. Jenny eut un mouvement; d’une voix faible le blessé lui demanda:
–Qui êtes-vous, mademoiselle?
Jenny le regardait, l’écoutait et ne répondait pas, une seule pensée occupait son cerveau: Il vit!
Le jeune homme demanda encore:
–Où suis-je ici?
–Ici, répondit-elle, vous êtes à l’abri, chez des amis qui veulent vous sauver.
Gaston regarda celle qui lui parlait à la lueur de la lanterne; il vit cet admirable visage que nous avons dépeint; il répondit par un sourire au regard plein de douceur et de compassion de la jeune femme qui l’avait sauvé.
Gaston était un beau gaillard, élégant d’allures, de manières et de langage, solidement bâti, aux épaules larges, au cou fort, aux jambes solides; il avait de vingt à vingt-cinq ans, gentil garçon, des cheveux blonds, des yeux noirs, un nez fin, à peine busqué, une bouche étroite et un peu lourde, pleine de bonté; une barbe rousse, toute jeune, douce comme de la soie, encadrait sa figure.
–Comment suis-je ici, où m’avez-vous trouvé? demanda Gaston après quelques minutes.
Jenny ne répondit pas.
Gaston reprit:
–Je suis glacé, mes vêtements sont tout mouillés, suis-je tombé à l’eau?
Jenny pensa aussitôt que le malheureux, en effet, devait être transi et que le froid pouvait faire ce que le couteau n’avait pas fait. Elle chercha autour d’elle et trouva des vêtements grossiers, cotte, gilet de laine, bourgeron. Elle revint vers le blessé et lui dit:
–Avez-vous la force de vous vêtir?
–J’aurai de la peine; mais je suis capable de me tenir debout.
–Tenez, dit-elle en lui donnant les hardes qu’elle avait décrochées, changez vivement de vêtements.
Pendant que Jenny s’éloignait, Gaston se hâta.
Lorsque, las, il eut terminé, elle revint vers lui. et, s’asseyant à côté du grabat sur lequel il était étendu, semblant prendre une résolution, elle lui demanda:
–Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé?
Gaston répondit aussitôt:
–Absolument.
–Dites-le moi.
Gaston hésitait.
–C’est moi qui vous ai sauvé. Je vous dirai par quelles circonstances; mais je vous demande, en échange, de me dire la vérité. Du reste, j’en sais presque autant que vous pouvez m’en dire. Vous jouiez ce soir au cours de Brosses, chez Félicité.
–Ah! vous savez cela; c’est vrai, je jouais, j’étais un peu lancé; j’ai gagné d’abord peu de chose. Puis, l’heure étant venue de fermer la maison, Félicité renvoya les mauvaises pratiques et nous garda quatre ou cinq. J’avais une chance de possédé. Je gagnais tout le monde et nous jouions gros jeu, un louis la partie, aller et retour. Il y avait là un garçon que j’avais connu autrefois dans une grande maison de Lyon. C’est lui qui a le plus perdu.
–Pourquoi ne dites-vous pas son nom?
–C’est inutile!. A dater de ce moment, je ne me souviens plus de rien.
Jenny regarda fixement celui qui lui parlait. Celui-ci soutint son regard. Ils restèrent ainsi dix longues secondes, et Jenny reprit:
–Celui avec lequel vous avez joué se nomme Clément de son prénom. Vous êtes sorti avec lui vers trois heures et demie du matin. Il allait vous reconduire au chemin de fer.
Gaston se souleva et, appuyé sur son coude, observant encore celle qui lui parlait, il dit lentement:
–Ah! vous savez cela. aussi? et il la regarda encore. Jenny baissa les yeux.
–Mais pourquoi me questionnez-vous?.
–Puisque c’est moi qui vous ai sauvé. qui vous ai arraché du Rhône.
–Du Rhône, fit Gaston stupéfait.
–Oui, du Rhône, vous ne devez pas avoir peur de moi!.
–Mon Dieu, fit brusquement Gaston, vous m’étonnez, vous me charmez, et vous m’épouvantez.
–Je vous épouvante!
–Oui!. enfin, vous voulez savoir de moi ce qui s’est passé après notre sortie de chez Félicité.
–Oui!.
–Clément m’a offert le bras, car j’étais absolument ivre–oh! sans cela–enfin je le priai, devant partir parle train de quatre heures (mes malles sont à la consigne), de me reconduire; il me soutenait, lorsque, arrivé en face de la rue de Béarn, vous savez, cette rue, la première du cours de Brosses, dans laquelle on entre en descendant des marches.
–Je sais.
–Je crus glisser. je reçus comme un coup de poing, et je crus que c’était Clément qui cherchait précipitamment à me retenir; je tombai la tête en avant, j’étais à moitié étourdi. Je cherchais à me relever, lorsque je me sentis prendre au cou. on m’étranglait, on me terrassait; je fis un effort suprême, j’allais me dégager, lorsque Clément m’enfonça son couteau dans la poitrine. Je tombai alors et perdis connaissance. Vous m’avez promis de me dire ce qu’il était advenu; parlez.
Et, fatigué, Gaston s’accouda sur la paille. Jennylui demanda encore:
–Est-ce que vous avez eu quelque chose avec Clément?
–Moi! jamais!. je l’avais quelquefois obligé.
–Mais, ce soir-là, vous n’aviez pas eu de dispute?
–Non, c’est un beau joueur!
–Vous n’aviez pas. eu. la même maîtresse?.
–Est-ce qu’il avait une maîtresse?
–Je ne sais pas. je vous le demande
–Mais non, il est marié. il paraît même qu’il a une femme adorable. Ah! vous cherchez le mobile de crime Hélas! ce n’est point cela Le motif sera cause que je déposerai une plainte contre lui, car je ne peux pas perdre cela.. Il m’a volé mon portefeuille. une douzaine de mille francs.
–Vous ne déposerez pas de plainte. dit vivement Jenny. Je vous ai sauvé, et la seule chose que je vous demande en échange de la vie que je vous ai rendue, c’est le silence.., c’est l’oubli
–Mais qui êtes-vous donc, au fait?
–Moi! fit crânement Jenny, je suis celle qui vous a sauvé. je suis la femme de votre assassin, et je vous défends de dénoncer mon mari.
–Que faites-vous ici, alors?
–Je veux achever ce que j’ai commencé; je veux vous sauver. et je veux vous venger.
Gaston regarda fixement celle qui lui parlait; évidemment, il se demandait si elle avait bien toute sa raison, il reprit:
–Vous n’aimiez pas votre mari?
–Je l’adorais, dit simplement Jenny.
–Cependant. si vous parlez de vengeance, c’est que cet amour est éteint, c’est qu’aujourd’hui vous voulez.
–Ne cherchez pas. fit vivement Jenny. j’adorais mon mari, parce que je le croyais bon; je lui pardonnais sa conduite parce qu’il y a des passions malheureuses, auxquelles il est difficile de résister, et que le jeu est une de ces passions; mais je le voyais beau, je le savais bon, je le croyais honnête. De cette nuit seulement, je le connais. je le hais.
On juge facilement de la stupéfaction du jeune homme en entendant cet aveu; il dit:
–Alors, ne voulant pas partager la honte f attachée à son nom, vous voulez me venger, dites-vous. et pour cela, vous le dénoncerez vous-même en revendiquant le droit de vous séparer et de ne plus porter son nom?
Jenny eut un triste sourire.
–Non! dit-elle, la loi est plus cruelle et plus injuste que la raison; je suis mère et mon union indissoluble m’oblige, ainsi que mon fils, à por ter éternellement le nom de celui que je sais être un voleur et un assassin.
–Mais, alors, que voulez-vous faire?.
–Je veux d’abord réparer le mal qu’il a fait, et c’est à vous, sa victime, que je demande conseil.
Gaston regarda l’étrange femme qui lui parlait; après quelques minutes de silence passées à l’observer pour éviter de répondre aussitôt, il lui demanda:–
–Comment, tombé au bas de l’escalier de la rue de Béarn, suis-je ici, après, m’avez-vous dit, avoir été repêché dans le Rhône?
Jenny raconta alors la longue nuit de souffrances qu’elle avait passée en suivant son mari; elle raconta tout. Et après, les bras tombants, la tête en avant, elle dit:
–Et maintenant, que faire?
Gaston avait bâti un plan pendant qu’elle parlait. Il répondit:
–Vous êtes une brave femme, madame. Vous voulez, pour le nom de votre enfant, éviter un scandale judiciaire, vous réservant à vous-même la punition du crime. Brave fille, honnête femme et bonne mère. Madame, je vous obéirai. Pour cela, d’abord, il faut disparaître.
–Que voulez-vous dire?
–Que je ne dois pas rester plus longtemps ici. Il ne faut pas que l’homme qui m’y a amené nous retrouve.
–Qu’allez-vous faire?
–Je vais partir. Mes malles sont à la gare, je vais m’y rendre et prendrai le train du matin.
–Mais vous ne pourrez pas supporter ce voyage.
–On peut ce qu’on veut. et je veux être à la hauteur de ce que vous avez fait. vous allez me donner le bras jusqu’à Bellecour: là je trouverai des voitures, le jour est presque levé. Vous retournerez chez vous, près de votre enfant.
–Mais lui?
–Lui! il a dû fuir avec le produit de son vol il se fera renseigner demain, il faut qu’il croie son crime englouti dans le Rhône.
–. Mais si grands que soient votre volonté. votre courage, vous ne pourrez marcher.
Gaston eut un sourire en disant:
–Aidez-moi, madame.
Elle lui tendit la main, il se dressa et fut obligé de se soutenir au mur; il était livide. Jenny anxieuse l’observait, il se dompta, sourit encore et dit:
–Je le veux, j’irai. donnez-moi votre bras, madame! et s’appuyant d’un bras sur Jenny, de l’autre main comprimant sa blessure, il marcha, respirant bruyamment, se mordant les lèvres pour ne pas se plaindre. Ils mirent à peine un quart d’heure pour arriver à la place Bellecour. Il faisait petit jour, et au milieu du monde d’ouvriers et de commis se rendant à cette heure au travail, ils passèrent inaperçus. Lorsqu’il fut en voiture, il dit à Jenny:
–Écrivez-moi dans deux jours à l’adresse suivante: Gaston Rosay, chez son père, Rosay et Ce, à Saint-Étienne.
–Je vous le promets!
–Qu’allez-vous faire maintenant?
–Moi, je vais aller chercher mon enfant.
–Madame. j’ai un mot encore à vous dire.
–Parlez!
–Je n’ai rien sur moi. à peine l’argent de mon voyage que j’avais dans un porte-monnaie; mais ce soir, je serai chez moi et j’aurai ce que je voudrai.
Jenny regardait le jeune homme, cherchant à comprendre pourquoi il lui disait cela; il continua:
–Vous, vous êtes seule, abandonnée, vous avez un enfant.. et puis je vous dois la vie. Voulez-vous me permettre, ce soir, de vous –1 adresser dans une lettre.
–Monsieur, fit fièrement Jenny, je travaillerai ce soir!.
–Pardon, mon enfant, je n’ai pas refusé vos soins, moi. et puis je ne consens à faire ce que vous avez voulu, à me taire enfin., que si vous acceptez de moi ce que je vous offre.
Jenny leva les yeux sur Gaston, leurs regards se rencontrèrent, et malgré elle, elle dit à demi-voix:
–Vous êtes donc bon, vous?
Il sourit:
–Je vous écrirai poste restante, avec cette suscription: Mademoiselle Nini.
Jenny restait muette devant la voiture; il lui reprenait là main et elle le regardait sans parler. Embarrassé par ce regard, Gaston reprit:
–Que voulez-vous dire, madame?
Jenny prit une résolution, monta sur le marchepied, et le corps à demi dans la voiture, les larmes aux yeux et d’une voix brisée par l’émotion, elle dit:
–Il a voulu vous tuer, il vous a volé. On a cherché à vous faire du mal. Vous avez souffert, vous souffrez encore, mais vous êtes sauvé, et, depuis votre retour à la vie, vous n’avez pensé qu’à une chose: faire le bien. Ah! monsieur, vous penserez de moi ce que vous voudrez. je vous aime.
Et avant que Gaston fût revenu de sa stupéfaction, elle lui avait pris la tête dans ses mains et avait appliqué sur ses lèvres un brûlant baiser, pendant que ses larmes avaient mouillé ses joues. Puis, échappant vivement à l’étreinte du jeune homme, elle sauta dans la neige et courut du côté de la rue d’Aguesseau.
Jenny, affolée, se sauvait dès qu’elle avait vu le jeune homme hors de danger, pensant à son enfant qu’elle avait laissé endormi chez elle.
Lorsque Gaston lui avait dit que son mari ne rentrerait pas, qu’il allait s’occuper de se mettre à l’abri des recherches, elle avait fait, un geste de dénégation.
C’est que Jenny savait de quelle force était l’amour charnel, il faut l’avouer, que son époux ressentait pour elle, et elle ne croyait pas que Clément pût partir sans elle.
A cette heure, elle désirait que Gaston eût dit la vérité. Elle ne voulait plus revoir Clément, elle n’était pas certaine, si ce dernier lui parlait, de se contenir et de garder le silence, de pouvoir conserver le secret qu’elle avait exigé de celui qu’elle avait sauvé. Elle ne savait pas où elle allait; son but était de prendre son fils et de se cacher avec lui.. après. après.
Jenny arriva haletante à sa porte; elle leva les yeux, la fenêtre était éclairée, mais elle se souvint que c’était elle qui avait laissé une veilleuse allumée. Le jour était déjà trop grand pour qu’elle put. voir une ombre derrière les rideaux. elle monta, tout était calme, son enfant reposait. Elle regarda le lit et recula étourdie, Clément dormait! il dormait!. Elle n’en pouvait croire ses yeux! Elle voulut s’assurer si ce sommeil était factice, elle promena la lumière devant ses paupières fermées; il ne bougea pas.
Qu’allait-elle faire? Elle regarda son enfant, se creusant le cerveau pour arrêter une ligne de conduite. Se penchant et les larmes aux yeux, l’embrassant, elle dit:
–Pauvre petit, quel avenir!
L’enfant s’éveilla et cria; Jenny s’empressa de le prendre et de lui donner le sein pour le faire taire.
Mais Clément s’était éveillé; il regarda à moitié endormi, et, voyant sa femme près de son enfant, il dit:
–Te voilà enfin, Jenny, tu sais maintenant à quoi sert d’attendre ceux qui ne veulent pas qu’on les commande. Que ça te serve de leçon. Couche-toi. empêche le petit de crier. je tombe de sommeil.
Et se retournant dans le lit, Clément se rendormit.
Jenny assise, l’enfant pendu à son sein laiteux, regardait son mari, la bouche ouverte, stupéfaite de ce calme et de cette indifférence. Elle se demandait si elle n’avait pas été le jouet d’un rêve, si ses yeux avaient bien vu, si c’était bien là le misérable qui, pour voler son ami, l’avait assassiné, puis avait été traîner sa dépouille dans le Rhône.
De quelles choses un pareil homme n’était-il pas capable!
Elle était décidée à fuir avec son enfant; elle se décida à tout lui cacher, car elle sentait que, pour effacer les preuves, Clément ne reculerait devant rien. C’était sa vie, celle de son enfant. celle de Gaston,–il faut bien le dire, elle y pensa,–qui étaient en jeu, si Clément se doutait seulement de ce qui s’était passé dans la nuit.
III
OU CLÉMENT CROIT QUE LA FORTUNE VIENT EN DORMANT.
Table des matières
Livide, le dégoût aux lèvres, se refusant à croire ce qu’elle avait vu, ce qu’elle avait entendu, Jenny emmaillotta chaudement son enfant endormi, puis l’étendit dans son berceau. Évitant de faire du bruit pour ne pas éveiller Clément, elle fouilla les meubles et fit hâtivement un paquet des quelques hardes qui lui restaient.
Elle hésita un instant en tenant un volumineux rouleau de papier,–des reconnaissances de Mont-de-Piété,–pour savoir si elle l’emporterait. elle le remit dans le meuble en disant avec un triste sourire:
–Il dirait que je l’ai volé!
Alors, elle éteignit la veilleuse; le jour était tout à fait venu, elle prit une feuille de papier à lettre et écrivit:
«Mon ami,
«C’est lasse d’une nuit passée à t’attendre, à te chercher, les pieds presque nus dans la neige, c’est épuisée d’une exigence que ma situation ne peut supporter, que je me décide à briser avec toi. Sans mon fils, je me serais tuée!. Je l’emmène, par lui et pour lui je vivrai.
«La passion malheureuse qui t’entraîne, a amené la misère chez nous. Je suis sans pain, sans linge, et bientôt., si je ne prenais un parti, mon enfant serait sans toit. J’ai tout épuisé, prières, caresses, serment. J’ai tout sacrifié, pour vendre ou engager, depuis la robe de baptême de mon enfant jusqu’à mon alliance. Tu as tout joué, tout perdu. Je te pardonne. et ne te demande que l’oubli. Seule, je me sens assez de courage pour travailler et élever mon enfant. Tu sais qu’il ne pourrait en être ainsi si nous restions ensemble. Le dernier mot que tu m’as dit a tué l’amour que j’avais pour toi.
«Adieu. «JENNY.»
Ayant placé cette lettre bien en vue sur la table, Jenny prit son enfant, passa à son bras le paquet de hardes qu’elle avait préparé, et évitant de faire du bruit pour ne pas éveiller son mari, elle sortit de la chambre et descendit rapidement l’escalier. La neige couvrait tout, et l’on ne voyait plus que de rares passants.
Arrivée dans la rue et obligée de choisir une direction, Jenny ne sut plus que faire. Tous ses plans avaient été inconsciemment dressés; sans souci de ce qui pouvait advenir, elle avait agi sous l’impression du moment. Elle était trop honnête pour consentir à vivre désormais. avec ce misérable, elle était trop mère pour obliger son enfant à appeler son père, l’assassin du pont de la Guillotière. elle était assez brave, assez courageuse, pour recommencer sa vie; elle se sentait prête à tout. la misère ne l’effrayait pas, elle ne voyait qu’un bat: être honnête et faire de son fils un homme!
Mais, seule, dans la rue, tremblante sous la bise d’hiver, son enfant sur un bras, son paquet de l’autre, elle se demanda où elle pouvait aller?.
Le dilemme était terrible; ses poches étaient vides et elle n’avait plus d’amis à Lyon. Nous disons qu’elle n’avait plus d’amis, parce que Jenny savait bien que n’importe où elle irait, on lui demanderait:
–Pourquoi quittez-vous votre mari?
Et Jenny ne pouvait, ne voulait pas dire ce qu’elle avait vu,
Puis, dans le plan conçu par son jeune cerveau, elle voulait absolument disparaître du milieu dans lequel elle avait vécu. Elle ne pouvait rester longtemps ainsi, elle craignait, d’un côté, le réveil de Clément; de l’autre, la rencontre d’un voisin ou d’une voisine; elle marcha devant elle; elle arriva bientôt au quai de la Vitriolerie; elle allait tourner vers le pôle lyonnais: le pont de la Guillotière, lorsqu’elle s’entendit interpeller, et se heurta à une main qui lui barrait le passage.
–Eh! ma mie!. où que tu vas donc? Je te cherche, moi?
Jenny leva les yeux et reconnut le brave garçon qui l’avait aidée dans son miraculeux sauvetage.
C’était Ripal.
Il avait fait des frais dé toilette: il s’était rasé.
Il arrivait en sauveteur, c’est-à-dire que, dans l’échancrure de sa blouse sur l’estomac, il avait fourré tant de choses, alcool et victuailles, qu’on l’eût pris pour un bossu.
Nous devons, avant d’aller plus loin, présenter rapidement aux lecteurs cet enfant du Rhône, que nous reverrons souvent dans le cours de notre récit.
Ripal avait un âge indéfinissable; il était jeune et paraissait presque vieux.
Ceux qui le connaissaient depuis dix années disaient:
–Je l’ai toujours connu ainsi. il a toujours la même tête.
Si la tête de Ripai était toujours la même, on devait en dire autant de sa façon de se vêtir. Ripal portait toujours le même costume: une culotte de velours, enfoncée dans de gros chaussons qui se perdaient dans d’immenses galoches, et ces galoches étaient un monde! quelque chose entre un coffre de guitare et une boîte à violon; une blouse eau de savon, à poche, sur la poitrine, sanglée aux hanches par une ficelle dans laquelle était passé un mouchoir à grands carreaux rouges. Ripal avait des cheveux jaunes qu’il taillait lui-même: c’était simple comme tout; il enfonçait sa casquette sur la tête, tous les crins qui passaient, il les coupait. Ses petits yeux verts étaient surmontés d’une touffe de poils roux qu’il appelait ses sourcils; ses joues étaient saillantes, sa peau tannée; comme la bouche était petite et que les lèvres étaient grosses, il semblait toujours faire la beube. Le nez qui était immense, jouissait d’une heureuse qualité: il remplaçait le baromètre, la pluie faisait remonter le rouge au front, la sécheresse au contraire transformait l’extrémité du cartilage en fraise appétissante.
Lorsque les laveuses du bateau devaient sécher leur linge, elle regardaient Ripai; si le nez était rouge, elles étendaient le linge sur le bas-port; s’il était pâle, elles allaient l’étendre dans le séchoir couvert.
Cela n’excluait pas une certaine coquetterie, que lui avait donnée, sans doute, l’habitude de vivre sur la plate–on appelle ainsi, à Lyon, les bateaux de laveuses qui sont sur le Rhône-avec des femmes. Il laissait pousser juste au-dessous de chacune de ses narines un petit bouquet de poils roux-bruns, qu’à trois pas on aurait pris pour un haricot rouge.
Ripal était marié… Mais sa femme l’avait abandonné; il disait, lui, que c’était le gouver-– nement qui en était cause, car sa femme l’adorait. Ripai prétendait être aimé pour lui-même.
Ce n’était pas le gouvernement qui avait pris sa femme, c’était pis. Mais nos lecteurs le sauront plus tard. Maintenant qu’ils connaissent notre brave Ripal, nous continuons.
Ripal montrant un pain, une bouteille et quelques victuailles, dit:
–C’est de la médecine que je lui apportais au gône.
–Il est parti, dit Jenny.
–Comment cela, parti?. Mais il ne pouvait tenir debout. et il vous a quitté?
–Oui!
–Et le petit mioche?.
Jenny baissa les yeux, et, pour n’être pas obligée de rien raconter à Ripai, elle appuya ce qu’elle disait.
–Il devait nous quitter, le courage revenu, il est parti, . il le fallait.
Ripai regardait étonné le bébé et le gros paquet, il se doutait qu’il n’avait assisté qu’à la première partie du drame, il dit assez timidement:
–Et ma mie, t’as l’air d’être abandonnée et de ne pas savoir où aller.
–C’est vrai, dit Jenny, répudiant toute fausse honte. C’est vrai, vous m’avez aidée ce matin: puisque le ciel veut que je vous rencoqtre, je m’adresse encore à vous. Je suis sans asile, avec mon enfant.
–Oh! mais tu sais, fit aussitôt Ripai, il ne fait pas assez chaud pour causer dans la rue. Viens un peu, la petite. Nous n’allons pas retourner au magasin du quai, parce que le patron, à cette heure-ci, pourrait venir. Nous allons aller chez moi. Et marchons vite, car le petit va geler.
–Merci, vous êtes bon, vous!
–Donne un peu le paquet. Oh! il est pas lourd. Justement que nous pourrons manger un peu avec ce que j’apportais pour remettre le noyé. Ça tombe bien, ça; j’ai mon petit ménage; je ne vais que le dimanche pour me changer, je couche toutes les nuits à la plate. Tu seras là à ton aise.
–Est-ce loin? demanda Jenny en suivant Ripal.
–Non, ce n’est pas loin; mais marchons vite, il fait froid. donne aussi le petit.
–Non, non, je puis courir.
Et Jenny le prouva en hâtant le pas, car elle avait hâte de s’éloigner de la rue d’Aguesseau. Ils marchèrent une grande demi-heure pour arriver dans le vieux Lyon, jusqu’au coin de la rue de la Juiverie. C’est là que Ripai demeurait jadis avec sa femme. Depuis qu’il était employé dans les lavoirs, il n’y venait guère qu’une ou deux fois la semaine. Après avoir dit à sa voisine que c’était une cousine à lui qui lui arrivait de Mâcon pour se placer à Lyon, il installa Jenny dans sa chambre, alluma vivement le feu, puis servit le déjeuner, et alors seulement il dit:
–Voyons, ma mie, c’est pas tout ça! qu’est-ce qu’il est devenu, le beau gars que nous avons retiré du Rhône?
–Il est parti!.
–Parti en laissant son beau bébé là?
–Cet enfant n’est pas le sien. je suis mariée.
–Ah!. et ce n’était pas le mari.
–Non!
Ripai mordit les petites touffes de poils qu’il avait sous le nez; ce que Jenny lui avouait, lui rappelait à lui ses petites misères conjugales. Il dit, embarrassé:
–Je comprends. je comprends, c’est celui que tu aimes!
–Je n’aime personne, dit Jenny, vous vous trompez. Vous êtes bon, vous m’aidez et malgré toute la confiance que vos boutés m’inspirent, je ne peux rien dire. Seulement, sachez que mariée et honnête femme je quitte mon mari de mon plein gré. que celui que vous m’avez aidé à sauver ce matin, je le voyais pour la première fois au moment où vous l’avez porté dans le petit magasin.
Je quitte mon mari avec l’idée arrêtée de ne jamais le revoir, décidée à élever mon enfant par mon travail seulement. Que je fasse mal ou bien, je suis seule juge de ma conduite que rien ne pourra changer. Si vous me croyez indigne, monsieur, de ce que vous faites pour moi, il en est temps encore, je partirai et n’aurai pour vous qu’un bon souvenir.
–Ah ça sang dieu! est-ce que j’ai dit un mot de ça, moi? que vous soyez mariée ou pas, que vous quittiez votre mari à tort ou à raison, est-ce que ça me regarde, ça? Vous êtes sans logis, pas vrai? Vous avez eu une secousse qui va faire que le garde-manger au petit sera mal garni. Vous avez l’air d’une brave femme. Aie pas peur, ma mie, chez Ripai t’es chez toi et on te respectera. Les affaires ça me regarde pas. Si un jour t’as besoin de les dire on t’écoutera. et on te servira, voilà tout. Maintenant, mangeons un brin. parce que je n’ai plus qu’un quart d’heure à dépenser.
Il avait placé le couvert, il servit Jenny, se servit lui-même, et, pour donner l’exemple, attaqua vigoureusement le plat. Jenny s’était un peu retournée pour donner le sein à son enfant qui venant de s’éveiller; Ripal, la bouche pleine, lui demanda:
–Peux-tu me dire commeat tu t’appelles, ma mie?
Jenny fit un mouvement; elle n’avait pas pensé à cette question si naturelle, si simple. Ripal attendait. Toup à coup se souvenant de ce que lui avait dit Gaston sur la place Bellecour, elle répondit en souriant.
–Je me nomme Nini.
–Ah! c’est un drôle de nom de famille. Eh bien, Nini, à la santé du petit–il boit, le gône, il n’entend pas–et de nous deux!
Jenny sourit et trinqua.
Ripai essuya sa bouche avec sa manche, et, se levant, il dit:
–C’est l’heure de m’en aller; te voilà installée; voici la clef; ainsi, ma mie, t’es chez toi; ce soir je reviendrai voir si tu as besoin de quelque chose; ne te gêne pas, il faudra demander et ne pas avoir peur.
–J’aurai une chose à vous demander d’abord, me chercher de l’ouvrage que je puisse faire ici.
–Oh! t’as bien le temps de ça, la petite, remets-toi d’abord.
–Merci, merci, mon ami, de la simplicité avec laquelle vous faites le bien.
–Ah! bien, en voilà d’autres! Faut-il laisser dans la rue des femmes et des petits enfants, maintenant?. Merci de quoi! Voilà une chambre que tout s’y abîme parce qu’il n’y a jamais personne; elle va être habitée aujourd’hui, et ça va être joli comme tout. Moi, je n’ai pas de famille, personne à aimer, à m’occuper; à présent, je ’ne vais plus penser qu’à vous; mais, au contraire, c’est moi qui te dois de la reconnaissance. Donne-moi un peu le petit, voir?
Ripal prit l’enfant et le berça.
–Regarde un peu Ripal, petit. Ah! tu ris, parce qu’il a une bonne frimousse, il te fait l’effet de Guignol. Eh bien, petit, c’est ton ami. Si t’as pas de papa pour te défendre, il sera là, lui.
Ayant appliqué un gros baiser sur les joues de l’enfant, il le rendit à sa mère. Celle-ci lui tendit son front; Ripai, ému, l’embrassa et dit:
–T’es seule, ma mie, eh bien, d’aujourd’hui, tu as un frère qui est prêt à se faire casser les os pour toi.; à ce soir.
Et Ripal sortit.
IV
LE FONDS DE LA CONSCIENCE DE M. CLÉMENT
Table des matières
Il était près de midi lorsque Clément, bondissant sur son lit, s’éveilla en criant:
–Ce n’est pas moi! laissez-moi! laissez-moi!
Au sommeil lourd de l’ivresse avait succédé le cauchemar. Déjà le remords vengeur poursuivait le misérable. Les yeux hagards, le front en sueur, il cherchait dans sa chambre les ennemis invisibles contre lesquels il se défendait. Rien! c’était un songe! il eut un inexprimable soupir de satisfaction; puis, passant à deux fois les mains sur son front, comme pour en chasser les restes de son songe, il dit:
–Suis-je sot!
Tout à coup son front se plissa; il regarda à ses côtés.
Ce n’est pas l’absence de Jenny, de sa femme, qui l’étonnait. La courageuse ménagère se levait toujours avant Clément, s’observant bien à ne pas l’éveiller.
Ce qui étonnait Clément, c’est que l’oreiller de Jenny était dans le coin, encore tout gonflé, et ne portait pas l’empreinte de sa tête.
Sa place, dans le lit conjugal, n’était pas froissée.
Jenny n’était pas rentrée! Que voulait dire cela?
Clément se leva aussitôt et courut au berceau.
Le berceau était vide!
Il sentit alors une sueur froide couler le long de ses tempes, un tremblement convulsif agita ses membres; accoté au berceau, sans force, l’œil fixé par terre, sa pensée courait vagabonde à travers toutes les suppositions, pour revenir sans cesse au même point.
–Jenny était encore à la porte quand je suis sorti de chez la Félicité, elle m’a suivi. elle a vu. Elle a vu.
Et ses dents, à cette pensée, mordaient ses lèvres.
–Elle est revenue, elle a enlevé son enfant, et à cette heure elle est chez un commissaire et raconte tout. Il faut fuir.
Et imposant sa volonté à son corps défaillant, il se redressa et se hâta de s’habiller: sa pensée tout entière était au bruit de la rue; malgré l’horrible temps et quoique à moitié vêtu, il ouvrit sa fenêtre, revenant chaque minute voir si un mouvement ne se produisait pas dans la rue; il se penchait sur la porte de l’escalier, écoutant si des pas ne se faisaient pas entendre.
Pas une seconde il ne pensa à son enfant, pas une seconde il ne pensa à ce qu’allaient devenir ceux qu’il condamnait à porter un nom infâme. Il ne pensait qu’à lui, à lui seul, il se hâtait pour échapper aux recherches.
Il allait vers la cachette où il avait, la veille, placé le portefeuille, lorsqu’il vit la lettre laissée par Jenny; il fit un brusque mouvement: celte fois, encore, il eut peur. Le doute le soutenait, allait-il avoir la certitude que son crime était connu? Il prit vivement la lettre, la lut, eut encore un gros soupir de satisfaction, sourit, puis, haussant les épaules, il dit cynique-ment:
–Allons, tout va bien. Je suis riche, et ma vie recommence.
S’étant habillé, il tira de son carnet un papier timbré, une signification de vente, et dit:
–C’est samedi que l’on vendra; je vais remettre la clef à la concierge, et le proprié-– taire ne sera pas gêné pour faire faire sa vente.
Il prit alors le portefeuille, compta les billets, environ quatorze mille francs, il l’enfouit, non dans ses poches, mais sur sa poitrine, sous sa chemise, et, la sueur au front, il se hâta de descendre; là, il réfléchit qu’en remettant la clef à la concierge, en cas d’enquête, il prévenait ainsi de son départ. Il entra chez sa concierge et lui dit du ton le plus calme:
–Madame, je garde la clef. Si ma femme rentre avant moi, dites-lui de venir me trouver-pendant l’entr’acte, ce soir, au Grand-Théâtre.
Il sortit en disant:
–J’ai maintenant sept à huit heures devant moi; dans cinq heures, je serai à Genève:
Audacieux comme un coquin, il descendit jusqu’au quai, se pencha sur le parapet pour voir s’il n’y verrait pas quelque indice de recherche; le quai était désert. Tout frissonnant et la sueur au front, cependant, il suivit le même chemin qu’il avait pris la veille. Il alla vers l’eau, regardant autour de lui. Arrivé près de la plate, à l’extrémité du bas-port, il se pencha comme s’il était attiré par un aimant irrésistible; là, ses mains tremblèrent, il regarda encore autour de lui: personne! Il descendit sur la moise.
Du parapet du quai, le misérable avait vu sur la chaîne qui attachait la plate au pont un chiffon que l’eau secouait. Quoi de plus ordinaire, près d’un lavoir. Cependant il était descendu, et sur le bas-port il avait reconnu le mouchoir sanglant qu’il avait tamponné sur la poitrine de sa victime.
Une fois sur la moise, de sa canne il décrocha le mouchoir sanglant et le poussa au large.
Quand il le vit s’enfoncer et disparaître, il fut tout à fait rassuré. On n’avait fait ni enquête, ni recherches, le mouchoir le prouvait. Essuyant de sa manche la sueur qui glaçait son front, il remonta sur le quai, traversa le pont de la Guillotière, entra dans un café, et demanda une large enveloppe et de la cire. Il glissa sous l’enveloppe13,000francs et les adressa, poste restante, à Genève, après avoir écrit dessus: Papiers de famille.
Puis il alla à la poste et fit charger la lettre.
Ceci fait, il se dirigea vers la gare des Brotteaux en se disant:
–Si quelquefois on me prenait en route, du diable s’ils trouvent l’argent.
Après avoir hésité un instant, il remonta la rue de Lyon en disant:
–Il le faut.
Il arriva bientôt devant les bureaux d’une fabrique de soieries, c’est là qu’il était employé, il entra; il y eut à son entrée dans le magasin un grand silence. Il eut peur! Il vit le maître de la maison sortir de son bureau et venir droit à lui.
–Monsieur Clément, fit le manufacturier calme, , c’est vous que j’attendais; en raison de la situation difficile que vous faisait un jeune ménage où la famille est venue tôt, je passais sur les irrégularités de votre conduite, mais votre position n’est probablement pas si mauvaise que je le supposais, puisque vous êtes celui qui cherchez le moins à l’améliorer; je n’ai aujourd’hui aucune raison de reculer devant une nécessité urgente pour la bonne tenue de ma maison. Veuillez vous chercher une place; à compter de ce jour, vous ne faites plus partie de la maison.
–C’est bien, monsieur, je vais mettre mes papiers en ordre et je me retirerai.
–Point, monsieur, fit sévèrement le patron à voix basse, j’ai vérifié les livres. je ne vous dis rien. partez. cela restera là. Vous avez une femme et un enfant, bénissez-les. ils vous sauvent.
Le rouge au front, la rage au cœur, les dents serrées. Clément balbutia:
–Bien, monsieur, je vous obéis. Laissez-moi prendre mes papiers personnels.
–Faites, répondit le patron.
Clément entra dans le bureau et fouilla dans plusieurs tiroirs. Enfin, il glissa la main dans un carton et prit une feuille de papier semblable à un passeport qu’il cacha, et, sombre, comme accablé par ce qui venait de se passer, il sortit en disant d’une voix sourde à celui qui le chassait:
–Ah! monsieur, vous m’avez tué.
Dès qu’il fut dehors, un sourire de satisfaction éclaira son visage; il remonta la rue de Lyon, entra chez un coiffeur, se fit raser la barbe et changer la coupe de cheveux; puis, s’étant regardé dans une glace, satisfait, il sortit et entra dans un café où il demanda de quoi écrire.
Il écrivit.
«Je meurs, parce que j’ai perdu la paix de ma famille, parce que j’ai été chassé de la place qui me faisait vivre.. Que ma femme, ma Jenny me pardonne. Dieu ait pitié d’elle et de notre enfant. Je me jette dans le Rhône.»
Il signa la lettre, mit son adresse, et, étant sorti du café, il alla s’acheter un chapeau.
Il attendit la nuit; puis, vers sept heures, il descendit sous le pont Morand et plaça sous le bas-port son vieux chapeau avec la lettre fixée dedans par une épingle, et, riant, il remonta sur le quai.
Il allait sauter en voiture, mais il pensa que si sa ruse avortait, si on le cherchait après son départ, le cocher pourrait indiquer sa route; il se rendit donc à pieds aux Brotteaux, à la gare de Genève.
Son premier soin fut encore de regarder si les agents n’étaient pas postés dans la gare.
–Rien! tout était calme. Cette fois il prit son billet de première, se blottit dans un coin, et ayant rallumé un cigare pendant que le train rapide l’entraînait, il pensa à la vie nouvelle qu’il allait commencer.
C’est une chose curieuse à voir que la pensée à travers le crâne d’un coquin, surtout lorsqu’on veut chercher les causes de ses fautes:
–Maintenant, pensait-il, je suis libre; je puis tenter véritablement la fortune; si je réussis, bah! je n’aurai pas de peine à retrouver Jenny et le petit. Ils vont être misérables. Eh bien! et moi, ne l’ai-je pas été? Qui m’a aidé, qui m’a soutenu?. Personne. Si j’avais eu quelqu’un s’occupant de moi, est-ce que j’en serais là? Quand j’ai cherché un appui, sans cesse on m’a repoussé. qu’avais-je à faire?. Travailler? Est-ce que le travail pouvait satisfaire à mes passions? Si la créature a au-dessus d’elle une divinité à laquelle elle doit tout, cette divinité, qui lui donne des passions, doit aussi lui donner le moyen de les satisfaire. Je suis pauvre et j’ai des goûts de riche. Que faire? Le travail! mais cela fait manger. cela ne fait pas vivre, et je veux vivre, moi Et puis, quoi, après tout, si je n’avais fait ce que j’ai fait cette nuit, dans un mois j’étais pris peut-être pour la fausse traite; ainsi, je la fais payer à l’échéance; j’excuse le passé. je sauve l’avenir et tout est fini. C’est un crime. Oui. Eh! mon Dieu! j’ai changé de nom; j’ai le passeport du voyageur de la maison; c’est une vie nouvelle, vie d’estime, de respect et de plaisir que je me crée, au lieu de la vie misérable où je me débattais, dans la misère, dans les dettes et au milieu d’une famille pauvre. Quelque chose me dit que je gagnerai avec cet argent, que je serai riche. Au diable les vilaines pensées.
Lorsqu’on arriva à Bellegarde, à la douane, il descendit calme du train, et passait tout souriant devant le commissaire, lorsque celui-ci l’arrêtant, lui demanda:
–Pardon, monsieur, comment vous nommez-vous?
–Moi! fit-il, devenu blême, balbutiant, perdant contenance.
Le commissaire l’observait.
–Mais, monsieur, je suis voyageur de commerce de la maison X., rue de Lyon, à Lyon.
–Veuillez, monsieur, fit le commissaire avec un sourire, attendre une seconde.
Cette fois la sueur mouilla son front, il se plaça à côté du commissaire pendant que les voyageurs défilaient à côté de deux autres personnes également retenues comme lui.
–Il était tard, c’est à peine si dans l’obscurité du bureau des douanes les gens pouvaieut se reconnaître, mais Clément atterré de cette quasi-arrestation se dissimulait le plus qu’il pouvait. Il lui semblait impossible que ce fût à cause de la terrible nuit, le matin persoune dans le quartier n’avait eu connaissance de ce qui s’était passé sur le bas-port du quai de la Guillotière.
Une dénonciation était impossible, le lugubre drame n’avait eu que les acteurs pour spectateurs, c’est-à-dire l’assassin et sa victime.
Restait le patron qui l’avait chassé, mais celui-ci, dans l’écrasante et courte explication qu’il avait eue avec lui, l’avait assuré de l’impunité.
Lorsque les voyageurs furent passés, le commissaire, se tournant immédiatement vers lui. demanda:
–Est-ce que vous avez un passeport?
–Certainement, monsieur, le voici.
Le commissaire lut le passeport, constata que le signalement se rapportait à la physionomie de Clément, et très calme le lui rendit en disant:
–C’est bien, monsieur, passez. et il se tourna vers un des autres individus qui attendaient.
Clément, content, stupéfait, aurait en toute autre occasion demandé de quel droit on l’avait ainsi suspecté, mais sa conscience n’était pas assez calme pour oser pareille observation. Il se hâta de sauter en wagon, et le soir même il descendait à Genève à l’hôtel du Lac. Une fois seul dans sa chambre, il respira bruyamment en disant:
–Enfin je suis libre, absolument libre, je n’ai personne ni devant ni derrière, Clément Herquin est mort! Je suis un autre homme, la société me doit la vie, je la lui prendrai; il me fallait des armes, je les ai!
Il entendit remuer à côté de sa chambre; il se tut, et ayant éteint sa lumière, il regarda par le trou de la serrure d’une porte qui communiquait avec sa chambre: il vit un homme d’une cinquantaine d’années, l’air paisible d’un bon bourgeois, qui, assis devant une table, relisait et corrigeait les feuilles d’une longue correspondance.
A chaque instant l’homme tirait et consultait un calepin ouvert devant lui. Lorsqu’il eut terminé ses corrections, il le vit rassembler tous les papiers qui étaient sur la table et en faire un tas. alors son regard, habitué à la lumière, vit sur la même table une perruque et une paire de favoris postiches.
–Qu’est-ce cela? pensa Clément. Voici un drôle de particulier.
Et la curiosité éveillée, il s’observa à ne pas faire de bruit, ne perdant pas un geste de l’inconnu.
Celui-ci, calme chez lui à cette heure (il était près de minuit), prit tous les papiers inutiles et les porta dans la cheminée. Il les brûla et resta à attiser le feu jusqu’à ce que le dernier feuillet fût consumé.
Il revint alors vers la table, prit une large enveloppe et écrivit. L’enveloppe se déchira sous sa plume. Il jura, la froissa et la jeta pour en mettre une autre. L’enveloppe jetée alla rouler sous le lit.
Il glissa sa lettre sous une autre enveloppe et s’appliqua cette fois à écrire la suscription. Ceci fait, l’homme, après avoir apposé les timbres d’affranchissement, glissa précieusement la lettre dans son carnet, puis, se plaçant devant sa glace, il mit les faux favoris, la perruque, ferma soigneusement sa malle et sonna; lorsque les passe firent entendre dans l’escalier, l’homme, qui était fort et grand, se courba tout à coup, prit un air paterne et dit à la bonne qui se présenta:
–Mon enfant, je descends prendre le frais sur le pont de Bergues. un instant avant de m’endormir. Veuillez mettre de l’eau dans les vases.
–Mais, monsieur, il fait un gâchis du diable, la neige fond.
–Oh! je ne serai pas long.
Il sortit.
Dès qu’il fut parti, Clément vit la bonne préparer la couverture, puis prendre le pot à eau et le broc, el enfin se retirer.
A ce moment, il sortit lui-même; il regarda autour de lui: le couloir était désert. Il entra dans la chambre de l’inconnu, sur la porte de laquelle la bonne avait laissé la clef; il se coucha aussitôt sur le tapis et chercha l’enveloppe que l’individu avait jetée. Pourquoi? Lui-même aurait été bien embarrassé de le dire.
Il avait vu l’homme écrire, c’était banal, il l’avait vu jeter au feu les brouillons de sa correspondance. cela n’était pas extraordinaire; mais ce qui l’avait intrigué, ce qui lui faisait désirer de connaître cet homme, c’était la double face sous laquelle il l’avait vu! Et puis, il trouvait au moins singulier qu’un homme qui savait que le courrier ne se lève que le matin, aille, à minuit, jeter sa lettre à la poste par l’exécrable temps qu’il faisait cette nuit-là.
Lorsqu’il tint l’enveloppe, il sortit précipitamment: il entendait la bonne monter l’escalier. Il rentra dans sa chambre, mais il avait soufflé sa bougie et fut forcé, à son tour, d’appeler pour avoir de la lumière. Quand il fut seul enfin, il lut sur l’enveloppe:
«Monsieur Laferme, cabinet de la sûreté, Préfecture de police, à Paris. P.S.»
La première pensée qui traversa le cerveau du criminel fut de se demander si cet homme n’était pas là pour lui, s’il n’avait pas été filé. Puis il comprit l’absurdité de ses suppositions, il se coucha en disant:
–Il est toujours bon de connaître ceux qui vous entourent. Je ne crois pas que je ferai. mon ami de ce monsieur-là.
Il se mettait au lit et allait s’endormir lorsque l’homme rentra dans la chambre voisiue. Le lendemain matin, Clément, à peine éveillé, s’informait de l’heure du départ des bateaux du lac. Renseigné et ayant quelques heures devant lui, il alla dans les premiers magasins de Genève faire l’acquisition d’une garde-robe convenable. Il acheta une malle, car il avait pensé la nuit que c’était à cause de l’absence de bagages qu’il avait été presqu’arrêté à Bellegarde. Après avoir copieusement déjeuné, il régla sa note d’hôtel, et, vêtu comme un parfait gaudin, il se rendait au bateau à vapeur lorsqu’il rencontra son voisin d’hôtel. leurs regards se croisèrent.
Il était à peine arrivé sur le bateau, la cloche du départ sonuait, lorsqu’un individu sauta prestement sur la passerelle qu’on allait enlever; naturellement les yeux de Clément–toujours sur ses gardes,–se portèrent sur le nouveau venu; en rencontrant son regard il eut comme un choc.
Il lui sembla que l’homme était le même qu’il avait croisé en sortant de l’hôtel, celui qui envoyait au bureau de la sûreté, à Paris, une si volumineuse correspondance.
Cependant, ce n’était pas le paterne bourgeois qu’il avait vu cachetant soigneusement ses lettres; ce n’était pas non plus le jeune vieillard qu’il avait vu la veille sortant pour respirer l’air humide du lac avant de se coucher; c’était un jeune homme de trente ans, élégant de tournure, soigné de mise.
Si courte que soit la distance de l’embarcadère des bateaux à l’hôtel du Lac, il avait pris une voiture, et Clément se demandait si le nouvel embarqué n’était pas son voisin d’hôtel, qui, dans la voiture, s’était une troisième fois transformé.
Sentant toujours peser sur lui le regard investigateur de l’inconnu, Clément se plaça à l’avant du bateau, l’observant en dessous, n’ayant qu’un désir, savoir si cet homme était bien celui qu’il avait vu à l’hôtel du Lac.
Le hasard le servit à souhait; l’homme alluma un cigare.
Le bateau filait sur le lac et la brise d’hiver empêchait les allumettes de prendre feu.
L’inconnu tira de sa poche un papier, qu’il embrasa au soufre d’une allumette, et ayant allumé son cigare, il le jeta, mit son pied dessus, et alla s’asseoir à l’avant pour fumer plus tranquillement. Clément se leva, se promena sur le pont et ramassa, sans être vu, le papier à demi consumé, puis il revint à l’arrière du bateau; il regarda et vit qu’il avait la note de l’hôtel; enfin, il allait savoir le nom de cet homme.
La note ne portait pas de nom, mais elle l’assurait qu’il ne s’était pas trompé. C’était le compte du no8, et Clément, consultant la sienne, vit qu’il avait occupé le no9.
Les craintes du misérable redoublèrent. Il était étourdi de la facilité avec laquelle il se transformait, et il commençait à craindre qu’il ne fût absolument lancé sur ses traces, il se tint sur ses gardes.
Dans l’après-midi, le bateau le descendit à l’extrémité du lac, il prit aussitôt le chemin de fer peur se rendre à Saxon.
Le compartiment dans lequel il monta était déjà occupé par un individu, toujours le même, son voisin d’hôtel. Mais là le regard qui le gênait tant était caché par un binocle à verres teintés; cette circonstance augmenta encore les perplexités de Clément; il se blottit dans le coin opposé du compartiment et feignit de dormir.
Arrivés le soir à Saxon, les deux hommes se trouvèrent encore dans la même voiture qui les conduisait à l’hôtel des Bains.
Clément monta dans sa chambre pour réparer le désordre que le voyage avait amené dans sa toilette, et, attiré par un irrésistible aimant, il se rendit aussitôt au Casino. Vainement, il chercha autour de la table son inséparable compagnon de voyage; plus calme de ne pas le rencontrer, il prit place immédiatement autour du tapis vert.
La maison de jeu de Saxon est assez connue pour que nous n’ayons pas besoin de la dépeindre; nous nous bornerons à regretter que de faux philanthropes aient fait supprimer les jeux en France. Aujourd’hui, Paris compte plus de mille maisons de jeu, cercles, tripots, tables d’hôtes et cafés; Lyon en a au moins autant, et cela naturellement sans surveillance, sans réglementation, et surtout sans bénéfices pour l’État. Les jeux autorisés et conséquemment surveillés mettraient le malheureux atteint de ce vice à l’abri des cartes biseautées du premier escroc venu. Nous voulons la liberté en tout, et si le jeu est un vice, nous trouvons très naturel que celui qui a le malheur d’en être atteint en souffre. Mais revenons à Clément.
Les premiers coups furent heureux; en quelques minutes, il amena devant lui une masse de quatre mille francs; alors gai, sentant la chance de son côté, il allait risquer un grand coup, lorsqu’en relevant les yeux, son regard rencontra celui d’un individu étrange.
Coiffé sur l’oreille, vêtu d’une longue redingote boutonnée sur son gilet qui montait jusqu’au col, un col en crin, duquel sortait une tête longue, à cause de la barbiche peut-être; les yeux, enfoncés sous l’arcade sourcillière, ombragés d’épais sourcils, lançaient le regard qui troublait Clément; deux longues moustaches cirées à l’extrémité coupaient la face anguleuse. Sur l’observation d’un valet, l’homme ôta son chapeau; les cheveux coupés en brosse laissaient voir le crâne en poire: aux oreilles longues et rouges pendaient deux anneaux d’or.
Clément, interdit, cherchait à reconnaître l’homme, mais c’était impossible, le regard seulement lui semblait être celui du correspondant de M. Laferme, chef de la sûreté à Paris, mais la métamorphose était si complète qu’il était impossible de croire que c’était le même individu.
Embarrassé par ce regard persistant, Clément jouait mal. A dix heures, il n’avait plus rien devant lui; il avait tout perdu. Il rentrait maussade à l’hôtel, lorsqu’en arrivant pour réclamer sa clef, il se heurta à celui auquel il attribuait sa guigne; à celui qui, depuis le matin, ne le quittait pas plus que son ombre.
Ne pouvant contenir sa mauvaise humeur, il dit en le voyant:
–Encore!
L’homme calme fit, du ton d’un officier qui commande:
–Je voudrais souper... Comme je m’ennuie dans ma société, vous me mettrez mon couvert dans le salon.
–Monsieur, dit le garçon de service, vous y serez aussi seul que dans votre chambre. car, ce soir, il n’y a pas de soupeurs.
–Et ça n’est pas moi qui lui tiendrai compagnie, maugréa Clément en prenant sa bougie.
L’individu avait l’ouïe fine, car il se retourna aussitôt, et, de son ton bourru, il dit:
–Ça se trouverait mal, monsieur Clément, car j’avais justement l’intention de vous inviter.
Clément devint livide en entendant son nom.
L’homme continua:
–Vous ne me refuserez pas ça, n’est-ce pas?. Allons, garçon, flanquez-moi deux couverts dans le coin du salon. Un bon souper. Vous acceptez, n’est-ce pas?
Tout décontenancé, n’osant refuser, Clément dit pour parler:
–Mais, monsieur, nous ne nous connaissons pas.
–Justement; nous ferons connaissance à table; c’est pour cela que je vous prie d’accepter. Servez-nous vite, dit-il au garçon d’hôtel.
Puis, prenant familièrement le bras de Clément, étourdi, il l’entraîna dans la longue galerie en lui disant plus bas:
–C’est-à-dire que vous ferez connaissance avec moi, car moi je vous connais bien, monsieur Clément; et, voyez comme on est injuste, depuis ce matin vous me fuyez comme un mauvais génie, et je suis bien plutôt votre ange gardien.
Cette fois Clément eut peur, il se croyait arrêté par un fin limier qui le suivait depuis Lyon: résister, c’était tout perdre en faisant du scandale; quoique certain de l’impunité, il était armé, mais assurément celui qui, d’une si étrange façon, s’attachait à lui, devait avoir dans ses poches de quoi empêcher toute rébellion.
Il avait une si singulière mine, que l’inconnu qui l’avait invité à souper, dit:
–Mais, monsieur, qu’avez-vous donc? Trouvez-vous ma société si désagréable, mais alors, Dieu me garde de vous l’imposer.
Clément le regarda fixement.
–Je vous prie de souper avec moi, monsieur, parce que je sais que vous êtes à la recherche d’une position sociale, parce que je crois que je puis beaucoup vous servir.
–J’avoue, monsieur, avoir contre vous certaine prévention. Voulez-vous répondre à quelques-unes de mes questions?
–Je répondrai à tout ce que vous voudrez; seulement, veuillez attendre que le garçon ait fini son service, ajouta-t-il plus bas: lorsque nous serons seuls, nous causerons.
Ils se mirent à table et ne dirent plus mot; le regard de Clément, seul, cherchait à lire dans la physionomie placide de l’individu qui, calme devant une glace, après avoir tiré un petit démêloir d’écaillé, peignait sa barbiche et ses moustaches.
En quelques minutes, le couvert fut dressé, les huitres ouvertes étaient sur la table, et un garçon, la bouteille à la main, attendait pour faire le service.
Celui qui semblait être un bas officier de cavalerie, se leva, prit la bouteille des mains du garçon, lui montra la porte et du ton dont il aurait crié:
–En avant marche1
Il dit:
–Par file à gauche, à la cuisine, et veuillez me ficher la paix jusqu’à ce qu’on vous sonne.
Le garçon, un peu étonné, obéit; aussitôt que la porte fut fermée, l’individu, glissant un coin de sa serviette dans son col, dit à Clément:
–Maintenant, nous pouvons causer. Que me disiez-vous?
–Je disais, monsieur, que je ne vous connais pas.
–Mon Dieu, monsieur Clément, vous serez satisfait tout de suite. Je me nomme Isidore Bassier, j’aime autant vous le dire franchement, ça gêne moins dans la conversation.
–Ce n’est pas positivement ce que je voulais vous demander.
–Parlez!
– Vous étiez cette nuit, hôtel du Lac, à Genève.
–Chambre9, oui, monsieur.–J’étais alors chef de la maison Baulin et Cie, fil et coton, de Lille, voyageant pour affaires.
–Ah! c’était vous.
–Absolument, cher monsieur Clément.
–Ce matin, ce jeune gentleman qui sauta sur le bateau à vapeur?
–Et qui perdit à dessein la note d’hôtel que vous avez ramassée, c’était sir Husson, de la maison Crakers, de Southampton, voyageant pour les aciers.
–Eh bien?
–Hé! c’était moi!. A Saxon ici, ce major assez peu fait aux usages pour ne pas se découvrir en entrant dans les salons, il est inscrit sur le livre de l’hôtel des Bains, sous le nom de Baptiste Caseor, ancien officier de la légion étrangère, retraité, voyageant pour sa santé. C’est lui que vous voyez devant vous dans la peau de votre serviteur Isidore Bassier. lequel vient vers vous en ami.
Clément était absolument abruti, il dit:
–Excusez-moi, monsieur, mais il vaut mieux se connaître à fond. n’est-ce pas votre avis?
–Tellement mon avis, monsieur Clément, que c’est pour cela que je m’adresse à vous.
–Je ne comprends pas.
–Je vous connais, moi. jugez-en.
Clément, anxieux, écoutait, tout en se demandant où voulait en venir ce singulier individu.
Le faux major tira de sa poche une pipe courte, atrocement culottée, la pipe intime qu’on ne fume qu’avec les amis; il la bourra religieusement, observant le plus profond silence, puis il l’alluma lentement.
Clément, pendant tout ce temps, accoudé sur la table, la tête dans ses mains, regardait en dessous de l’ombre de ses épais sourcils son nouveau camarade. Celui-ci, calme, fumait doucement pour que le feu s’étendit sur son tabac; enfin, il reprit d’une voix indifférente et le regard distrait par les longues spirales de fumée qu’il envoyait:
–Vous vous nommez Clément. vous êtes marié à une charmante enfant du nom de Jenny; vous avez de ce ménage un petit bébé, mais vous n’aimez pas les enfants et vous supportez difficilement le ménage. Vous êtes de l’école de ce viveur habitué aux filles faciles, qu’on ne connait qu’une nuit, qui, s’éveillant le lendemain de son mariage, disait, à moitié endormi, à sa jeune femme: «Ma petite biche, ne fais pas de bruit; va-t’en et écris-moi la veille lorsque tu voudras revenir!»... Vous êtes banal enfin comme affection et comme sentiment. Le cœur, je n’en parle pas; il y a des poseurs qui prétendent en avoir, mais ça ne vous regarde pas!. Vous étiez à Lyon bien recommandé, vous aviez l’appui du clergé, car vous avez été élevé dans un séminaire. Oh! ce n’est pas un reproche! une institution admirable; la dissimulation y est élevée à l’état d’art; croire à Dieu et agir en son nom, vous savez la force que ça donne. On a tant de respect pour Dieu, qu’on méprise tout ce qui est au-dessous. Et puis enfin, n’est-ce pas, c’est au séminaire qu’il faut passer devant le tribunal de la pénitence. Ces coquins de laïques ont d’autres tribunaux beaucoup moins paternels.
«Je reviens à ce que je vous disais, vous aviez l’appui du clergé, vous étiez placé dans une des premières, maisons de soieries, vous jouissiez de la confiance et de l’amitié du mattre de la maison, vous savez que vous en avez abusé. Enfin, un jour. attendez donc, il y a dix jours, vous ornementiez sur le livre un simple chiffre. un1, vous ajoutiez une barre, et cela devenait un4, c’est-à-dire que vous aviez payé pour la maison1,360fr., et le livre portait4,360francs. Ça s’est découvert il y a trois jours. Vous aviez été deux jours sans aller au bureau. le patron avait déposé une plainte, un mandat d’amener était lancé. tenez, le voilà.
En disant ces mots, le major Caseor montrait au jeune homme le papier. Clément, livide, dirigeait la main vers sa poche, en disant:
–Ah! vous êtes chargé de m’arrêter?.
Le faux major prit vivement le bras de Clément, l’appuya sur la table, sans que celui-ci, surpris d’une telle force, pût résister, et de l’autre main rejetant sa serviette placée près de son assiette et découvrant un revolver qu’il prit aussitôt, il dit:
–Mon enfant, ne jouez pas à ce jeu-là, ne cherchez pas dans votre poche une arme pour vous défendre, vous voyez que je vous ai devancé. Écoutez-moi, tranquillement, écoutez-moi avec calme, sans crainte, je ne veux pas vous arrêter. vous n’avez rien à craindre, je veux votre bien.
Clément, d’abord atterré, ne trouva pas une parole; obéissant, il replia son coude sur la table et écouta:
–Mon cher enfant, je vous ai dit que vous aviez des protections: tout cela peut passer inaperçu, si vous le voulez.
Clément rassembla toute son énergie et demanda:
–Enfin, que voulez-vous de moi?
–Moi, cher monsieur Clément, mais votre bien. votre bien. Savez-vous qui je suis? demanda en souriant malignement Isidore Bassier; à cette heure, je suis le major Caseor.
Clément joua le tout pour le tout et répondit en le regardant en face:
–Oui, monsieur, je le sais, vous êtes agent de la police secrète.
Bassier éclata de rire, et d’un air bénin, dit:
–Cher monsieur Clément, j’ai sur vous des notes absolument favorables. Il paraît que vous êtes d’une intelligence rare. mais je veux, en quelques mots, vous montrer à qui vous avez affaire. Il faut que nous connaissions bien chacun notre valeur personnelle.
–Vous m’écoutez?
–Religieusement.
–Eh bien, monsieur Clément, vous êtes descendu à la gare de Genève à huit heures et demie?
–Oui, monsieur.
–A huit heures, je recevais cet avis par le télégraphe.
Isidore Bassier présenta une dépêche à Clément qui lut étourdi:
«Il sera à Genève à huit heures, et descendra à votre hôtel; avisez.»
–C’est de moi dont il est question!
–De vous-même.
–Qui pouvait savoir l’hôtel où je descendrais?
–Voyez, monsieur Clément, vous êtes in-– telligent. Souvenez-vous qu’à la gare, lorsque vous étiez hésitant déjà, une voiture s’avançait vers vous; vous montiez, et c’est le cocher qui a dit: «Oui! oui! je vais au Lac.» Vous n’avez pas fait attention?
–Non l
–Voyez, cher monsieur Clément, ce qu’on peut faire. Cela vous servira. Nous voulions que vous descendiez à l’hôtel du Lac. De plus, je voulais, moi, vous amener à vous occuper de moi et surtout à m’écouter avec cette attention. je suis bon enfant; je vous dis tout.
–Je vous écoute.
–D’abord, j’ai dit à la bonne de donner à un voyageur qui allait venir amené par tel cocher, la chambre voisine de la mienne, ce voyageur étant un ami auquel je voulais, le lendemain, faire la surprise de ma présence. On vous descendit donc au8, j’étais au9. Lorsque vous fûtes bien chez vous, c’est-à-dire abandonné par les gens de l’hôtel, après avoir placé une perruque et une fausse barbe sur ma table, je renversais bruyamment des chaises. Un homme qui n’a pas la conscience tranquille s’occupe toujours de ce qui se passe autour de lui. J’avais placé sur le verrou de la porte, qui séparait nos deux chambres, une plume, si la moindre pression était faite sur la porte, la plume devait tomber; moins de deux minutes après le tapage la plume tombait. Ceci m’avertissait que vous étiez penché sur la porte, et me guettant par le trou de la serrure, la perruque et la fausse barbe devaient vous intriguer. Je pris un tas de papier et le jetai au feu, en attisant bien afin qu’il n’en restât rien. là, la curiosité et l’inquiétude devaient vous prendre.
«Dans mon métier, monsieur Clément, on ne fait pas de brouillon de lettre, souvenez-vous-en, on nous pardonne les fautes de français et d’orthographe, on exige des renseignements-comme pour certains petits journaux.–Je fis alors le truc des deux enveloppes. puis ayant pris ma fausse barbe, ma perruque, affairé, inquiet, je sortis, appelant la bonne pour avoir un motif de laisser ma clef sur la porte. Je rentrai et cherchai l’enveloppe sous le lit, elle n’y était plus. on pouvait l’avoir balayée. A deux heures du matin, vous ronfliez. Ah! quel ronfleur vous êtes!–J’ouvrais la porte qui séparait nos deux chambres, je fouillai dans vos poches.
–Dans mes poches? exclama Clément ahuri.
–Oui, oui, dans vos poches; je vis même un passeport, celui qu’on m’avait signalé de Bellegarde. et je trouvai l’enveloppe!. vous l’aviez.
–Monsieur, dit Clément, vous m’effrayez.
–Vraiment! tout cela est cependant bien peu de chose. Mais, buvez donc! rien n’établit de courant sympathique comme un bon vin. et je n’ai pas tout dit.
Bassier emplit les verres et continua:
–Vous êtes intelligent, n’est-ce pas, et regardez comme vous êtes naïf! mon regard persistant à se fixer sur vous aurait dû vous donner méfiance; lorsque je file véritablement quelqu’un, je m’occupe surtout de ne pas éveiller son attention; c’est le contraire que j’ai fail avec vous!. la note de l’hôtel perdue à bord du bateau. mon insistance à vous regarder jouer.
–Mais pourquoi tout cela?.
–Je vous l’ai déjà dit: pour arriver à cel entretien.
–Et quel est le but de cet entretien?
–Ah! voilà que nous arrivons aux choses sérieuses. Je vais encore jouer cartes sur table. J’ai reçu un avis, je vous l’ai montré, qui me prévient de votre arrivée, mais il avait été précédé d’un autre avis dans lequel on vous disait adroit, intelligent, discret. et capable de tout. Or, ici, je commence à être connu, surtout par les politiques. Il nous faut un homme nouveau.
–Moi. de la police!!! exclama Clément tout rouge de honte.
Isidore Bassier fut pris d’une telle hilarité qu’il faillit en casser sa pipe.
–De la police, voilà le grand mot. mais. cher monsieur Clément, je puis, demain, comme voleur et comme faussaire, vous envoyer la mépriser quelque part, la police, si vous ne préférez la servir.
Clément se mordit les lèvres en baissant la tête.
Il y eut un instant de silence au bout duquel, comme s’il continuait et du même ton mielleux, Bassier reprit:
–Je vous propose une position heureuse, lucrative, nous nous servirons de vous pour aller dans un certain monde, vous êtes beau joueur. maladroit, oh! maladroit; aux cartes vous perdrez toujours la partie. au trente et quarante vous perdrez tout votre argent. c’est fatal!. Vous voyez que je viens au-devant; vous avez, à la poste de Genève, nous le savons, une lettre chargée.
Clément leva la tête, il était livide, il ne trouva pas un mot à dire, il le sentait, il appartenait à cet homme. cet homme qui savait tout.
Le faux major continua:
–Avec cet argent, et du train dont vous y allez, il ne vous restera pas un sou dans dix jours. Alors pensez bien à ce que je vous dis, vous me trouverez près de vous, et je vous ferai obtenir l’argent nécessaire pour continuer à jouer dans les cercles de Genève; vous vous lierez avec les gens qui vous seront signalés; quand vous serez compromis, sur un mot de vous vous serez protégé. C’est un métier charmant. Et voyez donc, on vit double, vous êtes à la fois trois, quatre personnes. et, légalement, j’ai dans mon portefeuille les passeports légalisés de Baulin, de Lille, de sir Husson, du major Caseor Baptiste. Il n’y en a qu’un que je n’ai pas, mon cher ami: le mien! vous seriez comme moi. La vie passée est absolument effacée, et vous devenez un homme nouveau!.
Clément inquiet, épouvanté, abruti, avait hâte d’être débarrassé de son compagnon.
Celui-ci le comprit, car se levant, il dit:
–Cher monsieur Clément, à cause des garçons, j’ai dû garder mes moustaches, et tout cela m’étouffe. J’ai besoin, la figure débarbouillée, l’estomac libre, les pieds dans de chaudes pantoufles, de fumer une bonne boufarde. Je vais me retirer. Ne cherchez pas à me répondre, vous ne pouvez rien avoir à me dire qui soit sérieux. Vous allez demain matin à Genève chercher votre argent; il vous durera dix jours. mettons-en quinze. Mieux servi que le joueur malheureux, lorsque vous vous coucherez ayant perdu, lorsque la désespérance viendra frapper votre cerveau, immédiatement vous penserez à ce que je vous ai dit, et alors le calme reviendra sur cette seule pensée: Bah! j’ai toujours là une position assurée. Et puis vous envisagerez mieux votre métier. vous n’aurez pas cet air méprisant pour la police. la police, monsieur Clément, qui protège tout le monde, même les coquins.
Puis, éclatant de rire, Bassier ajouta:
–Surtout les coquins!. ne vous fâchez pas, j’en suis. Vous verrez lorsque vous aurez admis ce métier dans vos songes, vous verrez comme il vous sera agréable et doux. Vous vous prouverez que malgré les préjugés, c’est un beau métier que celui qui consiste à chercher, à découvrir, à prendre pour les livrer à la justice les ennemis de la société.
–Qu’appelez-vous les ennemis de la société?
–Tous ceux, mon cher monsieur Clément, qui ne sont pas les amis du gouvernement de l’empereur.
–Ah!
–Mais, malheureux, songez-y bien, vous crevez la misère depuis plus de dix ans, usant votre intelligence à marcher sur un terrain étroit comme les marges du Code, entre la honte et le crime, poussé ou tiré par celui-ci ou celui-là, manquant à chaque instant, après avoir été fripon, de devenir criminel..
Clément regarda fièrement l’agent pour savoir s’il n’avait pas mis une intention dans les derniers mois; mais celui-ci continuait:
–Le monde, c’est l’égoïsme; il vous verra, ventre affamé, nez gelé, sans vous offrir un sou.
–Enfin, dit Clément, vous me proposez d’être mouchard. de la rousse.
–Fi. cher monsieur Clément, je vous croyais intelligent. Je vous parle d’aller dans un certain monde observer les ennemis de la société, de l’ordre. c’est faire de la politique.; plus, à l’étranger, politique étrangère.. Tout au plus pourrait-on dire espion; mais vous qui êtes Français, qui savez la valeur des mots, vous savez bien que vous ne feriez qu’œuvre de patriote. Allons, je vous laisse. vous tombez de sommeil. Réfléchissez. Je suis sûr de vous. Au revoir, bonne nuit.
Et l’agent, redevenu le major Caseor, sortit droit comme un i en faisant le salut militaire, –laissant Clément, non envahi par le sommeil, mais atterré, abruti par ce qu’il venait d’entendre.
Il se leva sombre et gagna sa chambre. là, fiévreux, il se jeta sur son lit, après avoir recommandé qu’on l’éveillât à la première heure, afin de ne pas manquer le train de Genève.
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