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Adolphe Badin
Couloirs et coulisses

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305789
Table des matières
LES CONFIDENCES DE MADEMOISELLE MARIE D’HERBELOT
I
II
III
DANS UNE LOGE D’ ARTISTE
I
II
UNE HISTOIRE BANALE
I
II
BLANCHE BRÉTIGNY
I
II
PÈRE ET FILLE
I
II
LUCY VERNON
TOUTES LES MÊMES
I
II
DANS LE MONDE
UNE CONSULTATION
1870-1871
I
II
III
AU BOIS
II
A LA MER
I
II
III
IV
V
VI
LES CONFIDENCES
DE MADEMOISELLE
MARIE D’HERBELOT
Table des matières
I
Table des matières
Pourqr quoi je suis entréé au Thêâtre? Allons vous voilà comme les autres. Vous comprenez la demoiselle de la concierge de la rue Rambuteau ou de la matelassièrde la rue Cardinet, qui entre au Conservatoire à douze ans, décrochee à seize un second accessit et son premier amoureux dans la classe de M. Delaunay, , puiss enlève, , à dix-sept ans, un second prix, et un amant dans la finance qui facilitera puissamment ses débuts à l’Odéon ou bien au Vaudeville. Vous comprenez la jolie fille qui se met un beau jour chez Koning ou chez Bertrand, par caprice de vanité ou par calcul, pour se faire une situation. Vous comprenez encore, à la rigueur, les vocations irrésistibles, surtout dans les familles d’artistes, quand on a ça dans le sang.
Mais moi, dont vous connaissez la vie, et dont vous aimez les parents, de braves gens, très simples, très corrects et pas du tout artistes; moi qui n’ai jamais eu dans ma famille le moindre comédien ni la moindre tragédienne, vous ne vous expliquez point ce qui m’a pu pousser dans cette voie si fort en dehors de celle qu’ont toujours suivie les miens.
Eh bien, tenez, je vais vous dire quelque chose que je n’ai dit encore à personne, pas même à mon père.
Aussi bien, c’est déjà de l’histoire ancienne. Cela remonte à sept ans. C’est vrai, pourtant, il y a sept ans de cela!
La scène se passe dans un chàteau, un vrai château, s’il vous plaît, avec un grand parc, qui donne directement sur une forêt. Nous avions été invités, mon père, ma mère et moi, à passer quelques semaines dans cette aimable et confortable résidence.
Il y avait d’autres personnes avec nous au château, et notamment un jeune homme de vingt-deux ans, fort bien tourné, mais un peu gauche encore, et qui me faisait une cour discrète; jamais un mot, mais des regardsds!... surtout quand il croyait que je ne le voyais point.
Mais, à seize ans, on a déjà des yeux pour voir derrière soi.
Car j’avais seize ans. Il est vrai que j’en paraissais davantage.–On me dit quelquefois que je ne suis pas mal. C’est votre avis aussi, n’est-ce pas, mon ami? Oui, oui. Merci, je vous fais grâce du madrigal.–Eh bien, à cette époque-là, j’étais beaucoup mieux qu’aujourd’hui. Oh! vous pouvez me croire, je n’y mets point de coquetterie. Ce que je vous dis: c’est pour que vous compreniez mieux ma petite histoire.
J’étais aussi grande; aussi forte, aussi femme enfin que maintenant, et c’était cela, probablement, qui intimidait tant mon amoureux.
Nous faisions souvent des promenades à cheval dans le parc, ou dans la forêt, le matin, avant le déjeuner; pas seuls, bien entendu; mon père nous accompagnait, ou un ami.
Un matin, mon père reçut une dépêche qui l’appelait à Paris. Il partit aussitôt, en disant qu’il reviendrait pour le dîner. Un ami de Christian de N… (mon amoureux s’appelait ainsi), un jeune officier qui sortait de Saint-Cyr, s’offrit alors à nous accompagner, et nous voilà partis tous les trois au petit galop de chasse.
Arrivés à l’entrée de la forêt, je pris, sans m’en apercevoir, une allée assez étroite, où deux chevaux seulement pouvaient passer de front, et le hasard voulut que ce fût précisément le jeune officier qui se trouvât galoper à côté de moi, tandis que le pauvre Christian venait seul par derrière nous.
Naturellement, l’officier crut devoir profiter de la situation pour se montrer aimable et galant; et, comme il était très gai, je l’écoutais volontiers et riais très fort de ses folies, sans songer à Christian, qui rongeait son frein en passant sa mauvaise humeur sur son cheval.
Tout d’un coup, je sentis ma jument s’enlever si brusquement que je faillis être jetée contre un gros arbre, et partir d’un galop furieux, comme affolée.
C’était Christian qui, n’y pouvant plus tenir, avait cinglé la pauvre bête d’un violent coup de cravache, pour m’arracher à mon tête-à-tête avec l’officier; après quoi, laissant à son tour celui-ci en arrière, il avait poussé son cheval pour me rejoindre. Je le vis bientôt approcher, la figure en feu, les yeux pleins de larmes; il me demanda pardon, en bégayant d’émotion, de son mouvement d’absurde violence; mais cela avait été plus fort que lui; il ne savait comment cela s’était fait; les mots lui sortaient un à un de la gorge; puis, se montant peu à peu, il finit par éclater et par m’avouer qu’il m’aimait comme un fou, qu’il m’avait aimée dès qu’il m’avait vue, et qu’il sentait bien qu’il m’aimerait toujours.
Il parla longtemps ainsi; il n’y a que les gens discrets à l’ordinaire pour devenir de terribles bavards, une fois sortis de leur caractère.
Quant à moi, j’aurais été bien embarrassée d’analyser ce que j’éprouvais en l’écoutant. Chose curieuse, ce coup de cravache, qui avait manqué de me tuer, ne me déplaisait point. Cette violence inattendue chez ce timide l’avait relevé à mes yeux.
Et puis cette douce et enivrante musique, que je n’avais pas encore entendue, sonnait délicieusement à mes oreilles. Je vous ai dit qu’il était fort bien de sa personne, ce Christian. Enfin, nous étions seuls dans cette belle forêt, pleine de parfums et de chants d’oiseaux, et la rapidité de notre course, l’air vif qui nous fouettait le visage, tout cela me troublait prodigieusement.
Je ne répondis rien à Christian; mais je l’écoutais avidement, sans perdre un mot de ce qu’il disait.
Nous arrivâmes ainsi en vue du château.
–Votre père revient par le train de six heures quarante, me dit Christian d’une voix toute tremblante; voulez-vous que je demande au mien de lui dire?..
Alors, très bas, sans le regarder, je répondis:
–Si vous voulez!
Et, fouettant ma jument, je m’élançai, et regagnai le château d’un temps de galop.
Le soir de ce même jour, après dîner, je vis le père de Christian aborder mon père dans le jardin et l’emmener du côté du parc. Alors, un malaise inexprimable me saisit: ce qui me torturait le plus, c’était la crainte de laisser voir mon trouble aux autres, à Christian surtout.
Enfin, n’y tenant plus, je prétextai une grande fatigue et, quittant précipitamment le le salon, je montai dans ma chambre.
Je dormis fort mal, naturellement, cette nuit-là. Ces émotions, qui m’étaient si nouvelles, m’avaient agitée profondément. J’aurais donné beaucoup pour voir clair dans moi-même et savoir ce que je désirais.
Le matin, il était encore de très bonne heure et je venais à peine de me lever, lorsque j’entendis frapper à ma porte.
C’était mon père. Il avait la figure bouleversée et les yeux rouges comme quelqu’un qui n’a pas dormi.
–Ma pauvre chérie, me dit-il en m’embrassant, j’ai de bien graves nouvelles, et de bien tristes, à t’apprendre. Ton oncle Antonin a fait de mauvaises affaires et nous entraîne avec lui dans sa ruine. Je perds sept cent mille francs, tout ce que j’avais.
– Ce n’est que cela?… m’écriai-je comme malgré moi, et, sautant au cou de mon père, je lui dis en riant que cela m’était bien égal, que je ne tenais point du tout à la richesse, que, pourvu qu’il se portât bien et qu’il ne se fît point de chagrin, mon parti serait vite pris.
Mon père, un peu surpris de mon courage, s’en montra encore plus heureux; car c’était pour moi surtout qu’il regrettait sa fortune.
Je le gardai toute la matinée, et, lorsque le second coup du déjeuner sonna, il descendit avec moi tout réconforté.
En entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite que Christian et son père n’étaient point là. Le maître de la maison nous apprit qu’ils étaient partis brusquement par l’express de huit heures quarante-cinq, appelés en toute hâte par la maladie d’une tante.
Je ne dis rien tout d’abord; puis un éclair me traversa l’esprit, et, me penchant vers mon père assis à ma droite, je lui demandai tout bas si M. de N. était informé de notre désastre.
–Oui, me répondit mon père, je le lui ai annoncé hier soir.
–Ah! c’est donc cela! ne pus-je m’empêcher de dire, à la grande surprise de mon père, qui me regarda sans comprendre.
Mais déjà je m’étais replongée dans mon assiette, avalant au hasard de grosses bouchées qui me restaient dans la gorge.
Cet interminable déjeuner terminé, je profitai de ce qu’on ne s’occupait pas de moi et courus m’enfermer dans ma chambre.
J’avais tout compris. Christian avait parlé à son père; mais celui-ci, au courant de notre nouvelle situation, avait refusé de l’écouter, et, pour couper court à toute aventure, il avait emmené immédiatement son fils. Et celui-ci s’était laissé emmener, il avait obéi lâchement, il était parti!
Et moi qui peut-être allais me mettre à l’aimer! Un écœurement me monta aux lèvres.
Voilà donc ce qu’était l’amour! Ces serments, ces mots ardents, ces regards pénétrés, ces larmes, tout cela n’était que mensonges!
Quelle leçon! quelle humiliation! Allons! je saurais à quoi m’en tenir une autre fois; mais, maintenant, plutôt que de m’y exposer, j’aimerais mieux me tuer.
Eh bien, puisqu’on n’épouse pas une fille qui n’a plus de dot, je ne me marierais pas; voilà tout.
Qu’est-ce qui m’empêchait, d’ailleurs, puisque mon père n’avait plus de fortune, de chercher à me faire une position moi-même, une position qui me donnât l’indépendance?
J’avais reçu une instruction excellente. J’étais très bonne musicienne. Je pouvais me faire institutrice, donner des leçons de piano. Que sais-je?
Mais non! Pas cela! Il me faudrait des années pour gagner ainsi quelque argent.
Ce que je voulais, c’était en gagner tout de suite, et beaucoup.
Alors, tout d’un coup, un mot me passa devant l’esprit: le Théâtre! Oui, le Théâtre, il n’y avait que lui qui pût me donner, rapidement, en un an ou deux, ce que je rêvais.
Ma taille, ma voix, ce qu’on appelait ma beauté,–ma beauté!–tout cela me servirait.
Dans des salons amis, j’avais eu de petits succès, en disant des vers de Coppée, la Nuit de Mai, de Musset, la Première Solitude, de Sully-Prudhomme! Pourquoi ne réussirais-je point sur un vrai théâtre?
Je pensais bien que mes parents ne me laisseraient point faire sans résistance. Il y avait aussi d’autres difficultés que je prévoyais vaguement, des dangers, des dégoûts surtout.
Mais, bah! soutenue par une volonté bien arrêtée et par mon orgueil, je me sentais de force à tout affronter, à tout surmonter.
Je remua tout cela dans ma pauvre cervelle de seize ans, pendant deux grandes heures, toute seule dans ma chambre; puis, quand j’en sortis, un peu pâle, mais les yeux secs, ma résolution était prise irrévocablement.
Et voilà pourquoi, mon cher ami, je suis entrée au Théâtre.
II
Table des matières
Ce soir-là,–je m’en souviens parfaitement,–c’était la fête de ma tante, de Tata, comme nous avions conservé l’habitude de l’appeler, depuis le temps où elle nous faisait sauter toutes petites sur ses genoux, mes sœurs et moi.
A la suite de je ne sais quelle grave maladie, elle était devenue sourde à ne pas tressaillir au bruit d’un coup de canon qui lui serait parti dans les oreilles; il est vrai qu’elle s’était si bien exercée à comprendre les gens aux mouvements de leurs lèvres, qu’elle ne perdait pas un mot de ce qu’on lui disait. Je vois encore aujourd’hui son bon et cher visage, sensiblement épaissi et déformé, mais sur lequel il n’était point difficile de retrouver les traces d’une beauté remarquable.
Dès ma naissance j’avais été sa préférée et elle avait conservé pour moi une tendresse quasi maternelle. A table, si mon couvert n’était pas à côté du sien, rien ne lui semblait bon, et elle faisait grise mine aux inventions les plus savoureuses d’Anna, la cuisinière.
Ce soir-là, me voyant un peu songeuse, et rendue elle-même plus expansive qu’à l’ordinaire par un verre ou deux d’un vieux rivesaltes que mon père avait fait monter pour la circonstance, elle m’attira dans ses bras à la fin du dîner, et, m’embrassant sur les cheveux, elle me dit:
–Sais-tu bien que te voilà grande fille, Marie, et que tu vas maintenant sur tes vingt ans?–Vingt ans! Tout de même, comme ça nous pousse! Dis, est-ce qu’un de ces jours, tu ne vas pas nous faire aller à la noce?
–Moi, me marier? jamais!
Cela m’était parti si brusquement, si violemment, que tout le monde me regarda avec stupéfaction.
–Qu’est-ce que tu dis là? me demanda ma tante, tout effarée de l’accent amer et résolu avec lequel j’avais parlé.
–Est-ce qu’une fille sans dot se marie, ma pauvre Tata? répondis-je. Qui veux-tu qui m’épouse? Un ouvrier, un pauvre diable d’employé à cent cinquante francs par mois? Merci. Autant rester vieille fille que de prendre un mari au-dessous de moi comme éducation, comme famille, et de traîner la misère toute ma vie!
–Et pourquoi ne se rencontrerait-il pas un homme riche, bien posé, bien élevé, qui te prendrait pour tes beaux yeux? ils sont assez beaux pour cela, je suppose.
–Oh! c’est dans les romans que cela se passe ainsi. La vie, je commence à la connaître, vois-tu? Et ce n’est pas tout à fait comme cela qu’elle s’arrange. D’ailleurs, sois tranquille, ma bonne Tata, si je le trouve sur mon chemin, ton monsieur riche et bien élevé, et s’il veut de moi pour mes beaux yeux, je ne ferai pas la fière et je l’épouserai tout de suite; pourvu, bien entendu, qu’il ne soit pas un monstre de laideur. Mais je crois que nous avons le temps d’attendre!
–Tu ne veux pourtant pas finir tes jours dans un couvent?
–Le couvent! Non. J’ai autre chose, j’ai mieux que cela, en vue.
–Autre chose? dit mon père en dressant l’oreille. Et peut-on savoir ce que c’est?
–Ah! voilà! C’est une chose à laquelle je pense depuis bien longtemps; mais maintenant je suis tout à fait décidée. Je te raconterai cela un de ces jours.
–Et pourquoi ne le raconterais-tu pas tout de suite? Nous sommes en famille, et, du reste, il n’y a pas à faire de mystère, je suppose?
–Aucun, et, puisqu’il faudra bien que tu le saches un jour, autant te l’apprendre dès ce soir. Je te préviens que tu seras un peu surpris, tout d’abord. Mais je suis sûre aussi qu’en réfléchissant tu me donneras raison. Tu comprendras que je n’ai qu’une idée, qu’une préoccupation en prenant ce parti: c’est de t’enlever un souci, une charge. Tu en as bien assez, pauvre père, et voilà assez longtemps que tu te tues à travailler pour mes sœurs et pour moi. Il est bien juste, n’est-ce pas, maintenant que je suis en âge de me suffire…
–Tu veux me quitter, Marie? interrompit mon père en se levant tout pâle.
–Mais non, père! jamais je ne vous quitterai, ni mère ni toi!
–A la bonne heure! mais alors où veux-tu en venir et que veux-tu faire? continua mon père en se rasseyant.
–Gagner ma vie tout simplement.
–Gagner ta vie! c’est bientôt dit; mais comment?
–Oui, je sais bien ce que tu vas me dire! Que les travaux de femme ne rapportent presque rien; que les ouvrages de couture, de broderie ou autres, sont payés des prix dérisoires; qu’avec tout ce que j’ai appris, avec mon instruction, mon piano, je n’arriverais pas seulement à gagner le pain que je mangerais, alors même que tu consentirais à me laisser courir le cachet, en omnibus, en tramway, de sept heures du matin à huit heures du soir. Aussi n’est-ce pas à cela que j’ai pensé.
–Et à quoi as-tu pensé?
–Au Théâtre.
–Au Théâtre? tu veux entrer au Théâtre? dit mon père en se levant de nouveau. Cela n’est pas sérieux, n’est-ce pas?
–Très sérieux, au contraire. J’ai bien réfléchi, avant de me décider; crois-le, père, et, en entrant au Théâtre, je sais parfaitement ce que je fais.
–Mais c’est absurde! c’est de la folie! Qui diable a pu te mettre ces idées-là dans la tête? Au Théâtre! toi au Théâtre! J’aimerais mieux cent fois te voir morte, morte, entends-tu? qu’au Théâtre! Mais je m’emporte, j’ai tort. Voyons! Marie, écoute-moi. Tu dis que tu sais ce que tu fais en parlant d’entrer au Théâtre. Tu n’en sais pas le premier mot. Oh! laisse-moi parler à mon tour. Ce n’est pas d’hier que je suis à Paris et j’ai assez longtemps pratiqué les théâtres pour savoir ce qui s’y passe. La première chose qu’il faut faire, quand on prend ce métier-là, c’est d’abdiquer tout sentiment honnête, tout respect de soi-même, toute pudeur. Voilà la vérité. Ceux qui t’ont dit le contraire ne savaient pas ce qu’ils disaient; ou plutôt c’est qu’ils avaient leurs raisons pour te pousser dans cette voie.
Mon père me parla longtemps ainsi, pour me démontrer qu’il était insensé de s’imaginer qu’on pût rester honnête au Théâtre. J’eus beau lui donner des exemples bien connus, lui citer des noms, il ne voulut jamais en démordre.
–Mais tu n’as donc pas songé, malheureuse enfant. continua-t-il, , à ta mère el à moi au supplice de tous les instants auquel tu nous condamnerais, en nous mettant dans la nécessité de trembler continuellement pour toi? Crois-tu que nous aurions une minute de tranquillité en te sachant livrée sans défense à toutes les convoitises, , à toutes les tentations, vivant dans ces milieux louches où le sens moral n’existe pas, el respirant cette atmosphère factice et viciée, qui peu à peu alourdit les têtes les plus solides, vous affole, vous fait perdre la juste notion de ce qui est bien et de ce qui est mal. et finalement, dans une heure d’égarement, vous laisse perdue à jamais? Écoute, je te connais bien, je sais que tu es une nature droite et honnête. Eh bien, malgré cela, du jour où lu aurais mis le pied sur les planches ou dans les coulisses d’un théâtre, je ne vivrais plus!
–Allons donc! m’écriai-je avec violence. Tu n’as pas le droit de me parler ainsi. Une fille comme moi reste honnête, quoi qu’elle veuille faire, où qu’elle veuille aller, au Théâtre comme ailleurs. Et je ne permets à personne, pas même à toi, de dire le contraire. Au Théâtre, du reste, celles qui ne sont pas honnêtes savent parfaitement ce qu’elles font, et peut-être ne s’y sont-elles pas mises pour autre chose. Mais il y en a d’autres; il y en a qui n’y sont entrées que pour gagner honorablement leur vie, et celles-là savent se faire respecter.
–Se faire respecter! Tu te feras respecter de tes camarades, habitués de naissance à se moquer de tout ce qui est respectable? et de directeurs, qui ne t’offriront d’engagement qu’à des conditions trop faciles à deviner? et de tes auteurs, qui ne t’écriront des rôles que si tu les payes d’un sourire et du reste? et du dernier petit courriériste, du plus infime reporter, qui viendront te mettre le marché à la main et refuseront de te reconnaître la moindre valeur, si tu as le mauvais goût de ne pas les écouter?
–Parfaitement! Tout cela ne m’effraye point. Si j’ai du talent, je suis sûre que j’arriverai quand même et malgré tout, sans rien oublier de ce que je me dois à moi-même. J’arriverai moins vite, mais j’arriverai. Si je n’ai pas de talent, c’est autre chose.
–Alors, c’est une idée bien arrêtée chez toi? Tu es bien décidée?
–Oui. mon père.
–Eh bien, sache-le, jamais, tu m’entends? jamais tu n’auras mon consentement.
–Mon père, je ne suis pas une petite fille.
–Une petite fille ou non, tu es ma fille. Quand tu serais majeure quand tu aurais le droit de me désobéir, je te défie bien de faire ce que je ne voudrais pas te laisser faire.
–Eh bien, dis-je en me levant et en regardant mon père bien en face, écoute-moi à mon tour. Tu es mon père, je t’aime et je le respecte comme tel mais ni toi ni personne ne m’empêcherez d’exécuter ce que j’ai résolu.
A ce moment, en voyant la discussion tourner décidément au tragique, ma mère et ma tante se jetèrent entre mon père et moi, et mes sœurs se mirent à pleurer.
Mon père était le meilleur des hommes et le plus tendre des pères; mais il n’admettait pas qu’on lui résistât. Il avait la tète chaude des gens du Midi, et, quand la colère le tenait, il ne connaissait plus rien.
De mon côté, j’avais exactement la même nature. En me prenant par la raison, par le cœur, on faisait de moi ce qu’on voulait. Mais, quand on me tenait tête, on me mettait hors de moi; je n’écoutais plus rien, je voyais rouge.
–Je te donne jusqu’à demain matin pour revenir sur ta résolution! me cria mon père.
–C’est peine inutile, lui répondis-je sur le même ton. Demain comme aujourd’hui, je te dirai ce que je t’ai dit. Ma résolution est prise.
–Malheureuse! dit mon père ne se possédant plus; et, écartant violemment ma mère et ma tante, qui s’accrochaient désespérément à lui, il me prit le bras et dit:
–Tu vas rentrer dans ta chambre, et tu n’en sortiras que lorsque tu m’auras déclaré que tu renonces à ta folie.
Cette fois, je ne répondis rien et me laissai conduire à ma chambre.
Exaspéré, mon père ouvrit brusquement la porte et me poussa si violemment, que j’allai me heurter la tête contre la boiserie de mon lit et tombai tout étourdie sur le arquet.
Mon père, aveuglé par la colère, n’avait rien vu. Il mit la clef de ma chambre dans sa poche et sortit aussitôt pour se dérober aux supplications de ma mère et de ma tante.
Il rentra vers les minuit, passa chez lui, sans vouloir écouter personne, et se coucha.
Ma mère et ma pauvre Tata passèrent la nuit dans le couloir, me parlant à travers la porte fermée, pleurant, et cherchant à m’’attendrir, à me persuader de ne pas résister plus longtemps à mon père.
Mais j’étais butée. Loin de me briser, la brutalité de mon père n’avait fait que m’ancrer plus profondément dans ma résolution. On m’aurait tuée plutôt que de m’en faire changer. Mon cœur et mon esprit étaient absolument fermés à toute autre idée que celle de ne point céder.
Je laissai donc ma mère et ma tante pleurer jusqu’au matin et m’appeler, me supplier, sans leur répondre; et, lorsque, à huit heures, mon père entra dans ma chambre, il me trouva exactement dans la même position où. il m’avait laissée la veille, c’est-à-dire accroupie par terre, la tête contre le pied de mon lit. Je n’avais pas fait un mouvement pour essuyer le sang qui avait coulé de ma blessure, et qui s’était coagulé sur mon front et sur mes cheveux sans. que je m’en rendisse compte moi-même. Cela, et aussi la fatigue d’une nuit tout entière passée sans fermer l’œil, me faisaient sans doute une physionomie effrayante; car, en m’apercevant, mon père s’arrêta brusquement, comme foudroyé.
Évidemment il arrivait, espérant que la nuit et les réflexions que j’avais pu faire avaient eu raison de ma résistance, et plus décidé que jamais, quant à lui, à ne pas se laisser attendrir.
Mais, quand il me vit ployée sur moi-même contre mon lit et le visage ensanglanté, il oublia tout en une minute pour ne plus se souvenir que d’une chose, qu’il était père; vaincu, il se jeta à genoux à côté de moi, et, me prenant dans ses bras, il m’embrassa en pleurant, sur les yeux, sur les cheveux, sur les mains, et me dit:
–Je ferai tout ce que tu voudras, ma chérie; mais dis-moi que tu ne m’en veux pas, que tu me pardonnes, que tu m’aimes.
En voyant pleurer cet homme si violent, une brusque détente se fit dans mon être. Moi que tous ses emportements n’avaient pu entamer et qui n’avais pas eu une larme depuis la veille, je sentis fondre en un instant l’orgueil et l’énergie qui m’avaient soutenue; et, laissant aller ma tête sur l’épaule de mon père, je lui rendis caresses pour caresses et baisers pour baisers, en lui disant tout bas:
–Mon père, mon bon père, oui, je t’aime! je t’aime!
Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps à pleurer dans les bras l’un de l’autre, sans songer seulement à nous relever du parquet où nous étions accroupis; et toute l’amertume dont mon pauvre cœur était gonflé s’en alla doucement avec mes larmes.
Dans l’après-midi de ce même jour, mon père me conduisit chez M. Regnier, où je pris ma première leçon.
III
Table des matières
Bien que je ne sois au Théâtre que depuis deux ans, j’ai déjà ou l’occasion de m’essayer dans un certain nombre de rôles; mais aucun ne m’a remuée, aucun ne m’a bouleversée, aucun ne maa laissé un souvenir poignant, inoubliable, comme le premier qu’il m’a été donné de jouer.
Et, chose particulière, celui-là était un rôle avant la lettre, pour ainsi dire; car ce n’était point sur les planches de l’Odéon, ni du Gymnase, c’était sur le parquet d’un joli salon bleu et or. que je l’avais créé d’inspiration, sans l’avoir étudié ni répété, je pourrais dire sans m’en douter moi-même.
A ce moment, je n’avais pas encore débuté; je n’étais même engagée nulle part; mais on savait que je me destinais au Théâtre, que je travaillais depuis plus de deux ans avec Regnier et madame Favart: aussi, me demandait-on souvent, dans le monde, de dire des poésies, ou de jouer quelque saynète avec un autre artiste.
Un soir, j’avais été invitée chez les S., des gens fort riches, avec qui mon père s’était trouvé en relations d’affaires.
Madame S. était jeune encore et très belle, bien qu’un peu forte déjà. Elle me reçut d’une façon charmante, me fit asseoir à côté d’elle et me présenta toutes les personnes qui venaient la saluer.
Je ne sais pas si j’étais mieux coiffée qu’à l’ordinaire, ou si ma robe m’habillait d’une façon plus heureuse: ce qui est certain, c’est que je n’étais vraiment pas mal ce soir-là. Aussi eus-je beaucoup de succès.
Parmi les plus empressés, je remarquai surtout un jeune homme fort élégant, qui se mit au piano à diverses reprises et joua, avec un talent tout à fait hors ligne, quelques jolies mélodies de sa composition.
Il était très bien de sa personne, avec une pointe d’originalité artistique qui ajoutait encore. au charme de sa figure, mâle et fine à la fois, et fort gracieusement encadrée de cheveux noirs frisés et d’une barbe courte taillée à la Van Dyck.
Ce jeune homme (j’allais vous le nommer, appelons-le Wilhelm, si vous voulez) s’occupa beaucoup de moi, me fit de grands compliments sur la façon dont j’avais dit la Vérandah, une des pages les plus exquises des Poèmes barbares de Leconte de Lisle; puis il m’offrit le bras pour me conduire au buffet, et, me ramenant ensuite à ma place, il s’assit à côté de moi et nous causâmes.
Comme son nom commençait à être très connu et qu’on le regardait beaucoup, je ne laissai pas, dans ma petite vanité de débutante, d’être flattée de ses attentions. Que voulez-vous! j’avais dix-neuf ans et n’étais point encore blasée sur ces petits triomphes.
Pendant que nous causions, je vis soudain arriver d’un salon voisin madame S… au bras de son mari. En nous apercevant assis tous deux sur le même canapé, Wilhelm et moi, elle fit un mouvement involontaire avec son éventail et, quittant son mari, se dirigea de notre côté.
–Je crois que madame S. vous cherche! dis-je tout naïvement à Wilhelm, qui se leva aussitôt avec tant de précipitation, qu’il oublia de s’excuser.
Sur le moment, je n’y pris pas garde; ce ne fut qu’un peu plus tard que tout cela me revint à l’esprit.
Cependant, madame S…, ayant pris le bras de Wilhelm et étant passée avec lui dans un autre salon, M.S… vint s’asseoir à côté de moi, à la place laissée libre par l’artiste.
Nous causâmes naturellement de la soirée et des personnes présentes, et, comme je m’extasiais, en toute sincérité, sur la beauté de madame S.
–N’est-ce pas qu’elle est encore très belle? me dit M.S… avec une joie touchante. Et si vous saviez quelle excellente femme! A la voir passer ainsi, élégante et parée, à l’aise au milieu de tout ce monde comme dans son élément naturel, on pourrait croire qu’elle n’est point une femme d’intérieur. Eh bien, on se tromperai joliment: avec moi et avec ses enfants, elle est aussi simple, aussi bourgeoise que n’importe qui. Aussi, vous allez trouver cela ridicule, nous nous adorons comme au premier jour, après douze ans de mariage.
Je protestai vivement, déclarant que ce n’était pas ridicule du tout, que c’était charmant; que, si jamais je me mariais, j’espérais bien qu’il en serait ainsi dans mon ménage.
M.-S… se mit à rire.
–Oh! vous, mademoiselle, jolie comme vous êtes, vous n’avez qu’une chose à craindre, c’est d’être aimée plus que vous ne le voudrez. Mais, croyez-moi, le premier brave garçon qui vous aimera bien, tâchez de l’aimer aussi et mariez-vous le plus tôt possible. C’est ce que vous avez de mieux à faire. C’est ce que nous avons fait, ma femme et moi. Et, vous le voyez, nous ne nous en sommes pas mal trouvés.
–Voilà un digne et excellent homme! pensai-je en moi-même, et qui méritait bien d’être heureux comme il l’était, en effet.
–Mais je suis fou, avec ma morale! reprit M.S… Je vous fais perdre votre temps, pendant que l’on danse, et je suis sûr que la valse vous fatiguera moins vite que la conversation d’un vieux bavard comme moi.
Là-dessus, il m’offrit le bras et me conduisit dans le salon voisin, où je dansai, en effet, deux heures et plus, sans songer à me reposer.
Entre autres danses, je valsai deux fois avec Wilhelm; et il venait me demander une troisième valse, lorsque madame S., qui passait à ce moment derrière nous, s’arrêta brusquement et lui dit:
–Mais ce n’est pas une valse, c’est un quadrille américain qu’on va danser, mon cher Wilhelm.
–Va pour le quadrille américain, si mademoiselle n’y voit point d’inconvénient! répondit l’artiste.
–En ce cas, continua madame S… voulez-vous de moi pour vis-à-vis?
Elle dit cela en souriant, mais, je ne sais pourquoi, ce sourire me parut sonner faux. Et de même, à plusieurs reprises, au cours du quadrille, il me sembla voir des éclairs passer dans les yeux de madame S…, lorsqu’ils se rencontraient avec ceux de Wilhelm. De son côté, celui-ci brouillait les figures comme un homme assez mal à son aise.
Aussitôt après, d’ailleurs, les salons commencèrent à se vider et je cherchais des yeux mon père pour lui faire signe que l’heure était venue de nous retirer, lorsque madame S. accourut et me priatrès gracieusement de rester,
–Ne partez pas, nous organisons un petit souper; oh! tout à fait sans cérémonie! Nous serons entre intimes, une dizaine de personnes seulement. Le rendez-vous est dans le petit salon turc. Votre père vous y attend déjà. Quant à moi, je vous rejoins dans un instant.
Je trouvai en effet sept ou huit personnes réunies dans le petit salon turc et causant gaiement entre elles avec la familiarité des fins de soirée.
Le piano était resté ouvert dans le salon voisin et Wilhelm effleurait les touches d’une main distraite.
Quant à madame S…, elle allait et venait d’un salon à l’autre, pendant que M.S… s’empressait auprès de moi et de deux autres dames qu’il avait retenues également.
Je m’aperçus tout d’un coup que mon bouquet était resté à côté du piano et je me levai pour aller le chercher.
Mais, au moment où j’écartais la portière qui séparait les deux salons, je vis une chose tellement inattendue, tellement inouïe, que tout mon sang se glaça subitement dans mes veines.
Debout derrière Wilhelm, assis sur le tabouret du piano, madame S… se penchait sur lui et, les deux bras autour de son cou, l’embrassait à pleines lèvres, au risque d’être surprise par un domestique, par un de ses invités, par son mari lui-même.
Mon saisissement fut tel à cette vue, que, si je ne m’étais point retenue à la portière, je crois que je serais tombée.
Tout d’un coup je les vis qui s’écartaient brusquement l’un de l’autre, comme si la glace placée au-dessus du piano avait trahi ma présence.
Je compris instinctivement qu’il ne fallait pas qu’ils se doutassent que j’avais pu les voir et, faisant un violent effort sur moi-même, j’entrai dans le salon et fis mine de chercher mon bouquet.
Arrivée près de madame S… et de Wilhelm, j’eus la force de sourire à madame S., sans arrêter les yeux sur elle, et de dire!
–Ah! le voici, mon bouquet! Je savais bien que c’était ici que je l’avais laissé.
Madame S. me répondit quelques mots en balbutiant et je rentrai aussitôt dans le salon turc.
J’étais si pâle, en me rasseyant à côté de mon père, que celui-ci s’effraya.
–Ce n’est rien, lui dis-je, un peu de fatigue. Mais je t’en prie, que personne ne s’en aperçoive. Dans un instant, du reste, il n’y paraîtra plus!
Bientôt après, tout le monde passa dans la salle à manger. Jamais souper ne me parut aussi long; car il me fallut nécessairement manger, écouter mes voisins, sourire!
Heureusement j’étais assise assez loin et du même côté que madame S. et Wilhelm.
Le souper terminé, je pris congé de madame S.., en lui tendant mon front, et je serrai la main de Wilhelm! Dieu sait ce qu’il m ’en coûta; mais je tins bonjusqu’au bout, et ce ne fut qu’une fois dans la voiture qui nous ramenait à la maison que je pus enfin jeter bas ce masque qui m’étouffait. Grâce à l’obscurité, mon père ne s’aperçut point trop de l’espèce de crise nerveuse qui me secouait tout entière.
Sans être avancée dans la vie, j’avais dix-neuf ans et je savais bien des choses pour les avoir devinées ou pressenties; mais je n’avais aucune idée de ces abominables dessous de la société parisienne.
L’amour si touchant de M.S… pour sa femme, sa confiance si indignement trahie; l’assurance incroyable de madame S…; la légèreté de ce Wilhelm, qui, tout en jouant ce rôle odieux auprès de la maîtresse de la maison, ne s’en occupait pas moins pour cela des autres femmes, sous les yeux mêmes de celle-ci; tout cela m’avait mis au cœur un dégoût subit et insurmontable. Il me semblait que quelque chose s’était brisé en moi. Fallait-il donc, à dix-neuf ans, ne plus croire à rien? Tout n’était-il que mensonge dans la vie?
Puis, en songeant que j’avais pu avoir assez d’empire sur moi pour cacher l’écœurement qui avait soulevé brusquement tout mon être, et non seulement pour faire bonne mine à madame S. et à Wilhelm, mais encore pour ne point me trahir devant mon père lui-même, j’eus un éclat de rire nerveux et je dis tout haut:
–Maintenant je crois que je pourrai jouer la comédie!
DANS UNE LOGE D’ARTISTE
Table des matières
I
Table des matières
–Entrez!–Tiens! c’est vous? c’est gentil! Mettez-vous là. Laissez-moi finir ma figure, voulez-vous? Cinq minutes, je ne vous demande que cinq minutes! Justement, je ne suis que du deux, et nous pourrons tailler une bonne bavette. Et comment ça va, depuis le temps? J’ai cru que vous me boudiez. C’est vrai, avec vous, on ne sait jamais sur quel pied danser. Tantôt on ne voit que vous pendant huit ou dix jours; tantôt on reste un mois sans vous voir. Quel mauvais caractère vous avez! On ne vous l’a jamais dit? Enfin, puisque vous voilà, je vous pardonne. Et, tenez, vous allez m’aider. Je suis en retard, ce soir. Je ne fais que d’arriver. Voulez-vous prendre ce bouquet, là, derrière vous?–Oui, pas mal! De chez Labrousse, n’est-ce pas? Mais ce n’est pas pour vous le faire admirer que je vous en parle. Voyez donc s’il n’y a pas une lettre piquée après le papier. Cherchez bien! Vous l’avez? C’est cela. Passez-la-moi. Ah! oui, je sais qui.
Écoutez-moi ça:
« Mademoiselle,
Puisque vous ne jouez qu’à neuf heures et demie, voulez-vous accepter mon modeste dîner demain soir chez Bignon, avenue de l’Opéra? Au dessert, si vous le voulez bien, nous causerons de votre avenir. Et surtout, ne voyez rien que de respectueux dans tout ceci.
P.-S. Prière d’adresser la réponse au Jockey.»
Tout à fait délicat, n’est-ce pas? Vous avez un crayon? Vous seriez bien gentil de répondre pour moi. Tenez, comme ça, en travers de la lettre. Vous y êtes?
«Monsieur,
Je suis vraiment désolée de ne pouvoir accepter votre aimable invitation. Justement, je dîne avec mon père demain, comme tous les soirs, du reste. Au surplus, je ne vous cacherai pas plus longtemps que c’est avec lui que j’ai l’habitude de causer de mon avenir.»
Et vous signez de mon nom. Parfaitement! Si l’infortuné collectionne les autographes!
Il n’y en a plus, pendant que nous y sommes? Ah! si, tenez, là-bas, cette boîte de chez Boissier! ouvrez-la. Pas de lettre? pas de carte?–C’est bien étonnant, A moins que. oui, ça doit être cela. Est-ce que je n’ai pas jeté en entrant sur le guéridon, à côté de mes gants, une petite lettre avec une enveloppe chamois? Vous l’avez? Voyons:
«Mademoiselle,
Vous savez que, le jour où il vous plaira, vous avez votre hôtel qui vous attend, tout prêt, tout meublé, depuis le grenier jusqu’aux écuries? Et vous savez aussi ce qu’on vous demande en échange? Une heure de conversation par jour. Pas une minute de plus! Le plaisir de vous voir et de vous entendre, voilà tout! Et la permission d’habiter un tout petit pavillon au fond du jardin!»
Répondez, voulez-vous?
«Monsieur,
En fait d’hôtels, je préfère ceux qui n’ont point de pavillon, si petit qu’il soit, au fond du jardin. Quant à l’heure de conversation par jour, c’est encore beaucoup pour moi. Je suis si occupée!»
Et vous signez. Merci! Et voilà, mon cher, ma petite besogne de tous les soirs. Vous voyez, d’ailleurs, que ça ne m’embarrasse guère. Que voulez-vous! l’habitude. Et encore, ce n’est rien aujourd’hui. Il y a des soirs où les bottes de fleurs arrivent à la file, et les boîtes, et les potiches, etc., chacune avec son poulet, bien entendu.
Et puis, après les lettres, les visites! Oh! les jolis jeunes gens! Tous les mêmes, mon cher, le même sourire aimable, les mêmes yeux en coulisses, les mêmes serrements de main expressifs, et, quand il n’y en a qu’un à la fois, là, sur la chaise où vous êtes, les mêmes protestations, les mêmes déclarations! Oh! je la connaîtrai cette chanson, depuis le premier couplet jusqu’au dernier, avec l’éternel refrain: «Jamais je n’ai aimé comme je vous aime,» ou celui-ci: «Je vous aime comme jamais personne ne vous aimera.»
Il y en a par centaines qui me menacent de se tuer si je ne réponds pas immédiatement à leur flamme. D’autres m’offrent de partager leur avenir: ils ne sont rien encore, mais, soutenus par leur amour, où n’arriveront-ils pas? etc., etc.
Et puis, il y a les gens sérieux, les gens mariés. «Oui, c’est vrai, je ne suis pas libre. Mais, si vous saviez!… J’ai souffert toute ma vie, et mon intérieur est un enfer! Ah! être attaché pour toujours à quelqu’un qui ne vous comprend pas, quel supplice! Du reste, on est d’une mauvaise santé, on n’en a pas pour longtemps, maintenant! Ah! le jour où je serai libre...» Ou bien encore: «Dans un an, vous savez, nous aurons le divorce, et alors il ne tiendra qu’à vous…»
Il y en a même qui me confient, avec des larmes plein les yeux, que leur femme les trompe indignement, qu’ils sont les plus malheureux des hommes, et que ce serait une véritable charité que de les consoler dans leur misère.
Et cet autre, un homme grave, qui ne pense qu’à moi, à mon intérêt, à mon avenir; un véritable père, quoi!
Voyons, ma chère enfant, causons un peu sérieusement, voulez-vous? Votre idée fixe est bien de faire votre carrière au Théâtre? de vous créer une situation, un nom? de devenir une véritable artiste, de jouer les grands rôles, avec la Comédie-Française comme but et comme horizon? C’est une ambition très légitime, que je comprends parfaitement. Seulement, vous n’arriverez à rien, croyez-moi, si vous restez… ce que vous êtes. Vous ne voulez pas vous marier, et je vous approuve: au Théâtre, un mari, quand il n’est pas vil ou ridicule, est un obstacle, un embarras, une gêne de tous les instants. Mais alors… voyons, vous n’êtes pas une enfant. Vous savez très bien que tôt ou tard, demain ou dans un mois, dans un an, dans six ans, vous aurez votre heure de folie. Vous êtes sûre de vous, soit; mais enfin, vous n’êtes pas de bois, que diable! Eh bien, tout est là: si c’est un joli jeune homme, un camarade, le premier venu, qui se trouve sur votre route, au moment en question, vous pouvez du coup gâcher toute votre vie. Puisque la chose est fatale, tâchez du moins de la faire tourner au profit de votre avenir. Ouvrez les yeux, regardez autour de vous les meilleures, les plus qualifiées de nos artistes;–et je ne vous parle pas des grues, qui ne voient dans le théâtre qu’un piédestal pour leur beauté,–je vous parle des vraies artistes, des artistes de talent, et dont la conduite même est parfaitement réservée. Voulez-vous des noms? Aux Français, est-ce que…?»
Oui, mon cher, voilà ce qu’il faut que j’entende, et bien d’autres choses, allez!
Et je ne vous parle pas du Directeur, qui vous prend le menton en passant et vous dit, tout paternellement: «Ce petit cœur n’a donc pas encore parlé?» ni de l’auteur, qui se croit des droits, et qui arrive irrésistible, son bouquet à la main. Il aurait voulu m’écrire un meilleur rôle, plus digne de mon talent; il sait que je vaux mieux que cela; mais il a cinq actes au Vaudeville, avec un rôle étourdissant de jeune première. C’est moi qui le jouerai, il me veut, il ne veut que moi. On payera mon dédit, s’il le faut!
Et les critiques influents, que j’oubliais, depuis le gros Ceysar jusqu’au redoutable Pavillon! Et les petits courriéristes, soiristes, échotistes, etc., qui vantent mes charmes et me prédisent le plus brillant avenir dans trois lignes idiotes!
Ah! mon ami, si j’écoutais le centième seulement des braves gens qui veulent absolument que je les adore, quelle aimable existence je mènerais!
Il y a encore les camarades, qui ne me pardonnent pas de n’avoir point une grande passion pour eux. Pensez donc, des gens qui ont tant de talent! et que les avant-scènes accablent, c’est le mot, de tendres billets, de fleurs, de cadeaux! C’est moi qui suis dans mon tort, évidemment! On ne fait pas sa tète ainsi. A moins que ce ne soit chez moi habileté, calcul, et qu’avec mes grands airs de vertu indomptable, je ne guette simplement l’occasion et n’attende mon heure.
Eh bien, vous savez? mon cher ami, je plaisante, je ris de tout cela; mais cette comédie perpétuelle dans la coulisse, où tout est faux, continuellement et éternellement faux, où cabotins et hommes du monde, tout le monde ment sans cesse et toujours, me lève le cœur.
Ce qui m’attriste encore le plus dans tout cela, c’est la peur qu’à force de la voir jouer autour de moi, cette stupide et monotone comédie, le jour où une véritable, une honnête affection se rencontrera sur mon chemin, je ne passe à côté sans y croire.
II
Table des matières
Un vilain mot et une vilaine chose, que le maquillage! Et cependant une jeune et gracieuse frimousse qui s’arrange, qui se met au point, qui se maquille enfin, en se souriant à elle-même dans la glace, c’est un régal délicat qui a bien son prix pour un gourmet!
Seulement, il faut que la frimousse soit jeune et gracieuse. Il faut aussi arriver un soir où On soit d’humeur avenante et accueillante: sans quoi, vous risquerez fort d’être consigné dans le couloir avec ces mots rébarbatifs jetés à travers la porte, d’une petite voix impatiente: «N’entrez pas! ma figure n’est pas faite!»
C’est bien ce qui faillit m’arriver l’autre soir. Heureusement j’avais déjà réussi à me glisser à moitié dans la loge, et je m’étais fait si câlin, si humble, si plat même, qu’On avait eu pitié de moi et qu’On m’avait laissé m’asseoir dans un coin, où je m’efforçai de tenir le moins de place possible.
–Puisque vous êtes là, restez-y. Mais que je n’entende plus parler de vous; vous serez sage? vous le jurez?
Je jurai tout ce qu’On voulut, naturellement, et je m’appliquai à tenir mon serment si religieusement, que je crois bien qu’au bout de très peu de temps, On avait fini par oublier que j’étais là, les oreilles et les yeux grands ouverts dans mon coin, et ne perdant pas un mot du dialogue, si amusant parfois de fantaisie et de laisser aller, avec Alfred le coiffeur ou Thérèse l’habilleuse, ni un seul de ces mouvements d’impatience, de ces jolis gestes de colère, qui faisaient tout sauter sur la mousseline damassée de la table-toilette.
Les manches relevées très haut, Mary lava tout d’abord ses beaux bras dans de l’huile fine, puis, avec un linge, elle les enduisit d’une couche légère de blanc.
Après quoi, elle fit subir la même opération à sa figure, et rien n’était plus délicieux que ce charmant museau de pierrot, au milieu duquel étincelait l’éclair du regard.
Puis, approchant de la flamme du gaz un menu pinceau trempé dans un pot de noir, elle le passa délicatement, à plusieurs reprises, entre les deux rideaux des cils abaissés.
Et, tout en faisant sa figure, sans s’adresser à personne, elle causait de choses et d’autres, s’impatientant, entrant en fureur pour un rien; puis, à tout coup, sans motif, partant d’un joyeux éclat de rire.
–Tenez! voilà comment Montalant se fait les yeux! d’un seul coup de pinceau! Vlan! Et, vous savez? elle ne les a pas plus grands que moi! Seulement, à la scène, ils paraissent énormes! Le maquillage, mon cher! Personne ne se maquille comme Montalant.»
Les yeux faits, ce fut le tour de la bouche; les deux lèvres se rapprochant et s’avançant vers la glace comme pour donner ou recevoir un baiser, le bâton de rouge y vint mettre sa note, luisante comme une goutte de sang jeune et frais.
Et c’était une charmante chose, je vous jure, de voir naître peu à peu, sous la main savante de la jolie artiste, un visage tout nouveau, qui tenait à la fois du rêve et de la réalité.
Brusquement, Mary rejeta la serviette fine qui lui couvrait les épaules: et, se levant, se rapprochant de la glace, puis se reculant, se regardant de trois quarts, de côté, de face, fronçant les sourcils, se souriant, se caressant de l’œil, elle donna la dernière touche à l’ensemble, redressant l’arc du sourcil du bout du pinceau, enlevant ici un peu de blanc, ajoutant là un peu de rouge, piquant une mouche sur la tempe gauche, puis la retirant avec impatience, prenant et jetant tour à tour sur la toilette, sans regarder, la patte de lièvre, le bâton de rouge ou la serviette.
Et tout cela avec des mouvements gracieux, capricieux, de jeune chat en colère, ou le geste grave d’un peintre qui tremble de gâter son œuvre par un dernier coup de pouce.
Puis, quand ce fut fini, elle s’assit, bouffant ses jupes, juste en face de la glace, de façon à ne pas se perdre un instant de vue; et, m’avisant tout d’un coup dans mon coin, où je disparaissais presque derrière un monceau de mousseline:
«Tiens! vous étiez là? C’est vrai! Eh bien, suis-je à votre goût ainsi?
–Vous êtes adorable, tout simplement! répondis-je avec une conviction absolument sincère.
–Adorable! Vous me trouvez adorable? Bien vrai?
Puis, brusquement:
–Au fait, pourquoi ne m’avez-vous jamais fait la cour, vous?
Interloqué par la bizarrerie et l’inattendu de cette question, je regardai Mary pour voir si elle plaisantait.
–Tout le monde me fait la cour, continua-t-elle; je ne peux pas dire un mot à quelqu’un, ni lui sourire, sans qu’immédiatement ce quelqu’un se croie obligé de m’’adresser une déclaration incandescente. Il y a des jours, même, où cela n’a rien de récréatif. Vous, c’est tout le contraire: nous nous connaissons depuis des éternités, nous sommes de vieux amis.
–Eh bien, justement.
––Justement? c’est parce que nous sommes de vieux amis que vous ne me faites pas la cour? c’est parce que vous me connaissez depuis longtemps que vous ne m’aimez pas? Eh bien, je n’en crois pas un mot. Avouez donc plutôt que c’est parce que vous ne me trouvez pas jolie.
–Pas jolie! m’écriai-je avec indignation. Moi! je ne vous trouve pas jolie?
–Insignifiante! de celles dont on ne dit rien!
–Mais voulez-vous bien vous taire! Je vous trouve, au contraire, je vous ai même toujours trouvée, une des plus ravissantes et plus séduisantes femmes qui se puissent voir; et, si je ne vous l’ai jamais dit, c’est que je vous supposais blasée sur ce genre de compliments. Vous avez assez d’adorateurs, il me semble, qui…
–Et précisément, c’est peut-être parce que vous êtes le seul qui ne me l’ayez point dit que je voudrais vous le faire dire. Nous sommes ainsi, nous autres femmes, et vous le savez bien. Et puis, si je ne me défends pas d’être coquette, vous m’accorderez bien cependant que je ne suis pas assez sotte, ou assez aveugle, pour ne pas savoir distinguer entre les hommages; et que, s’il en est bon nombre qui me laissent absolument indifférente ou qui même me fatiguent, il peut s’en trouver d’autres qui me toucheraient davantage.
–Enfin, vous voulez…
–Oui, je veux que vous me fassiez la cour, puisqu’il faut vous le dire en face, à ce qu’il parait. C’est vrai, cela me fait quelque chose, cela m’humilie dans mon amour-propre de jolie femme, que vous n’ayez pas l’air de vous apercevoir que je vaux tout autant la peine d’être regardée que vos belles amies?
–Quelles belles amies?...
–Oui, oui! mademoiselle Bertin, par exemple.
–Mademoiselle Berltin? Pourquoi mademoiselle Bertin?
–Vous allez peut-être me dire que vous ne l’aimez pas, maintenant? Vous vous occupez assez d’elle pourtant! vous la poussez assez dans la presse, dans les salons, partout! Il paraît même qu’on ne voit que vous chez elle!
–Mais qui diable a pu vous raconter ces balivernes? Vous savez qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela?
–Alors, pourquoi ne m’aimez-vous pas?
–Pourquoi je ne vous aime pas? Mais, d’abord, laissez-moi vous dire, ma chère amie, que quand on approche d’une femme aussi attrayante que vous, quand elle vous accueille affectueusement, presque familièrement, quand enfin elle vous laisse pénétrer dans son intimité, il faudrait avoir un cœur autrement fait que celui du commun des martyrs pour que l’affection désintéressée qu’on portait à cette femme ne se colore peu à peu, sans qu’on s’en aperçoive soi-même, d’un sentiment plus vif, plus tendre. Quant à moi, je n’ai jamais osé m’interroger à fond sur ce sujet; j e préférais m’endormir dans une vague sécurité, et me figurer, par prudence, que je ne voyais, que je ne verrais jamais, en vous qu’une amie.
–Par prudence! Je comprends. Vous avez peur de vous laisser aller à aimer une femme de Théâtre. Oh! on sait ce qu’elles valent, ces femmes-là, et qu’elles sont absolument incapables d’éprouver un sentiment sincère! Quand elles aiment, c’est par intérêt, par calcul! ou bien, quand elles ne se vendent pas, elles se donnent au premier venu, dans un moment de folie.
–En voilà une idée, par exemple! J’espère que.
–Oh! je vous connais, vous nous mettez toutes dans le même sac. Voyons, soyez sincère, avouez que, si vous avez un peu d’amitié pour moi, je ne vous inspire, en revanche, aucune espèce de confiance ni d’estime.
–Mais c’est faux! archifaux! Où prenez-vous cela? Est-ce que j’ai jamais laissé échapper un seul mot qui puisse autoriser pareille supposition?
–Comment ne comprenez-vous pas, au contraire, que nous avons soif d’estime et de respect, que nous avons besoin d’être relevées à nos propres yeux et consolées de ces faussetés, de ces hypocrisies, de ces mensonges, au milieu desquels il nous faut bien vivre? Vous vous figurez peut-être que nous n’avons pas, nous aussi, nos heures noires, où nous sentons tout le vide de cette existence, où nous souffrons, à en pleurer, de ne pas sentir autour de nous une affection sûre, solide, sur laquelle nous puissions nous appuyer et nous reposer, dans laquelle nous puissions nous réfugier, oublier tous nos déboires, tous nos dégoûts…
–Écoutez! m’écriai-je tout bouleversé en prenant ses deux mains dans les miennes, vous voulez que je vous dise que je vous aime, que je vous ai toujours aimée, que.
A ce moment, un coup de cloche retentissant éclata dans le couloir desloges et presque aussitôt on entendit la voix de l’avertisseur qui criait:
–En scène pour le un!
La cruelle et coquette artiste éclata de rire en voyant la mine déconfite que je faisais, et, avant que je fusse rentré en possession de mon sang-froid, elle avait déjà disparu dans le couloir, au milieu d’un tourbillon de mousseline et de rubans, en jetant dans ma direction, en manière d’adieu, un baiser de ses deux doigts mignons posés sur ses lèvres rouges.
Le lendemain, vers les deux ou trois heures, après une nuit très agitée, je me rendis chez elle; ce qui ne m’était jamais arrivé encore.
Je la trouvai dans un petit salon vieil or, très confortablement meublé, mais sans ces fantaisies de mauvais goût qui ont bien cependant leur charme capiteux; elle était assise au coin de la c heminée, et parlait affaires et chiffons avec deux ou trois personnes assises gravement, comme elle, sur des fauteuils correctement rangés en rond.
J’attendis sans trop d’impatience que les visiteurs fussent partis, me contentant de faire acte de présence en plaçant de temps en temps mon mot dans la conversation. Puis, quand enfin elle fut seule, je me levai, et, m’avançant vers elle en lui tendant les deux mains, je voulus reprendre la conversation où nous l’avions laissée la veille lorsque nous avions été si brusquement interrompus.
Elle me regarda toute surprise et dit:
–D’abord, mon ami, faites-moi le plaisir d’aller vous rasseoir. Est-ce que vous n’étiez pas bien sur cette causeuse?
Puis, comme je me rasseyais tout penaud, et que je la regardais d’un air interrogateur.
–Ah! je comprends, dit-elle tout à coup en éclatant de rire. Mon pauvre ami, est-ce que, par hasard, vous auriez pris pour argent comptant ce que j’ai pu vous dire hier au soir?
–Ainsi, vous vous êtes moquée de moi?
–C’est votre faute, aussi. Pourquoi avez-vous tenu à assister à ma toilette? Vous avez voulu me voir faire ma figure, mes yeux, ma bouche. Eh bien, par-dessus le marché, vous m’avez vue faire en même temps ma voix et mon âme. Vous ne vous souvenez donc plus que je jouais Dinah Rambert hier au soir, un rôle de coquette, s’il en fut? et vous ne saviez donc pas qu’avant d’entrer en scène nous avons toujours besoin de nous fouetter le sang, de nous étourdir à l’avance, de nous pénétrer, de nous enivrer de l’esprit de notre rôle?
–Alors, c’était encore du maquillage?
–Parfaitement! vous avez dit le mot, mon cher.
UNE HISTOIRE BANALE
Table des matières
I
Table des matières
Elle n’avait pourtant rien de banal, la triste héroïne de mon histoire, cette pauvre Marie L…, dont les journaux annonçaient la mort l’autre jour dans leurs Échos de théâtre.
Mince, élancée, avec de grands yeux pleins d’expression, de beaux cheveux noirs et des dents superbes, elle était extrêmement jolie; elle avait, en outre, dans sa façon de porter la tête et de regarder les gens bien en face, une sorte de crânerie, étrange à la fois et ingénue, qui vous prenait le cœur à première vue, tout en faisant dire au plus sceptique:
–Si celle-là tourne mal, c’est que, décidément, il n’y a pas moyen de rester honnête au Théâtre!
Seuls, quelques vieux crocodiles de coulisses murmuraient, en se passant la langue sur les lèvres:
–Bah! la poulette fera comme les autres. Ce sera un peu plus long, voilà tout. Mais le diable n’y perdra rien, ni nous non plus.
C’était par raison qu’elle était entrée au Théâtre, tout autant que par entraînement; sa volonté bien arrêtée étant de se faire une situation avec son travail et son intelligence.
A quinze ans, elle avait perdu coup sur coup son père et sa mère, emportés par la même maladie. Heureusement, sa sœur aînée, mariée à un brave employé de ministère, s’était chargée d’elle et ne l’avait laissée manquer de rien.
Mais l’enfant était fière. Elle savait ce qu’il fallait d’ordre et d’économie à sa sœur pour joindre les deux bouts à la fin de l’année. Trois mille deux cents francs d’appointemenls et trois cents francs de gratification au 1er janvier, un budget bien modeste pour faire figure honorable à Paris! Ce n’était point la misère en habit noir, c’était, tout au moins, la gêne en redingote e1en robe de mérinos.
Aussi, Marie L. avait-elle hâte de ne plus être à la charge de l’humble ménage.
Un ancien ami de son père lui ayant offert de parler d’elle à un directeur de théâtre qu’il connaissait, Marie L… accepta tout de suite, sans même avoir consulté sa sœur ni son beau-frère.
Celui-ci montra fort peu d’enthousiasme lorsqu’elle leur fit part de ses intentions, et le soir, quand il fut seul avec sa femme, il lui dit:
–Tu ne sais pas ce que c’est que le Théâtre, ma chère Thérèse. Marie est trop jolie. Tu m’entends? Il ne faut pas qu’elle melte les pieds dans cette galère-là, ou il nous arrivera malheur à tous.
Sa femme se récria, disant qu’elle répondait de Marie comme d’elle-même; que, si d’ailleurs il y avait des jeunes filles qui se conduisaient mal au Théâtre, c’est qu’elles le voulaient ainsi; qu’il n’en manquait point qui se tenaient fort bien au contraire; elle cita des noms d’artistes connues qui vivaient très dignement dans leur ménage et faisaient d’excellentes mères de famille. Enfin, que Marie entrât dans un atelier, ou dans un magasin, ne serait-elle point tout aussi exposée?
Marie L. prit des leçons pendant six mois chez le vieux Rey, l’ancien acteur de l’Odéon; puis elle débuta dans un petit rôle, où sa jeunesse, sa charmante figure et sa bonne grâce la firent tout de suite remarquer. Dès la quatrième réprésentation, les bouquets de roses-thé de Labrousse et les bottes de lilas blanc de Vaillant-Rozeau affluèrent dans la loge de la débutante, escortés des boîtes satinées de Boissier.
Ravie de son succès, comme une véritable enfant qu’elle était, Marie L. partagea les bonbons et les fleurs avec ses camarades; quant aux poulets qui accompagnaient les galants envois, elle les glissa sans les ouvrir dans son petit sac de maroquin noir, pour allumer le feu, disait-elle, en rentrant chez sa sœur.
Cela dura ainsi deux mois, trois mois, et, peu à peu, l’opinion s’établit parmi les gilets en cœur des avant-scènes qu’il n’y avait décidément rien à faire avec Marie L…
–Tu vois ce que je disais, répétait Thérèse à son mari. Avoue maintenant que tu étais fou avec tes inquiétudes.
Le mari ne répondit rien. Malgré tout, il n’était pas encore complètement rassuré.
Cependant l’heureux début de Marie L. l’avait posée auprès de son directeur; aussi lui distribua-t-on un rôle important dans la pièce nouvelle qui fut montée ensuite. Cette pièce comportait, à la fin du troisième acte, une scène de passion, très bien faite et très montée de ton, pour Marie L… et le jeune premier du théâtre, Gérard.
Gérard est, physiquement, l’un des plus charmants amoureux de Paris: c’est le vrai type de l’emploi, avec sa taille élégante et cambrée, son grand air de jeunesse triomphante et sa tête fine, à la moustache bien plantée, aux yeux ardents et doux à la fois. Aussi n’en est-il plus à compter ses aventures.
Le soir de la première, Marie L.., emportée par la situation, se jeta à l’eau, comme on dit en argot de coulisses, et joua la scene du troisième acte avec une passion enfiévrée, qui souleva les applaudissements de la salle entière.
Étourdi et légèrement inquiet de ce succès inattendu qui allait à un autre que lui, Gérard fit plus attention à cette petite, qu’à peine il avait regardée jusque-là. La très séduisante beauté de Marie L…, plus séduisante encore sous le coup de fouet de l’émotion, le frappa moins que la profondeur, l’intensité de la passion qui semblait se dégager naturellement de toute sa personne. Avec son ignorance presque absolue du métier, elle arrivait à des effets extraordinaires, rien que par les élans de sa nature de sensitive; et son jeu simple, ingénu, inexpérimenté, n’en trouvait que plus sûrement le chemin des cœurs. Jamais Gérard n’avait rencontré encore, pour lui donner la réplique, une partenaire plus complètement pénétrée de son rôle: au contact de cette jeune fille, si naïvement passionnée, qui se livrait réellement tout entière au sentiment qu’elle était chargée d’exprimer, il se montra lui-même très supérieur à ce qu’il était ordinairement, et la pièce, enlevée par les deux principaux interprètes, alla aux nues.
Il arrive souvent aux meilleurs artistes, après les premières représentations, de se relâcher de leur zèle, de se ménager, de ne point donner tout ce qu’ ils pourraient donner: Gérard et Marie L., au contraire, , soutenus, portés l’un par l’autre, ne lâchèrent pas une seule fois leur rôle, et trouvèrent même de nouveaux effets, à force de le creuser. Bien qu’il eût déjà dix ans de planches, Gérard s’emballait chaque soir comme un débutant et vivait son rôle littéralement.
Un soir même, à la fin de sa grande scène avec Marie L., au moment où celle-ci se laissait aller éperdue entre ses bras, en lui avouant qu’elle l’aime, une sorte d’ivresse lui monta subitement au cerveau, et, se pen-, chant sur cette tête charmante qui s’abandonnait sur son épaule, il la baisa brusquement à pleines lèvres, sans songer seulement que toute la salle le regardait.
Mais alors il se passa une chose navrante et imprévue: sous le baiser furieux de Gérard, Marie L. chancela, comme frappée au cœur, et, si celui-ci ne l’avait point retenue à temps dans ses bras, elle serait tombée par terre. Heureusement, il reprit bientôt assez de sang-froid pour la porter sur un canapé qui se trouvait là fort à propos, et où elle se laissa traîner presque inanimée.
Cependant le rideau s’était baissé sur un véritable tonnerre d’applaudissements: la salle tout entière, électrisée par le jeu enfiévré des acteurs, était debout, réclamant Gérard et Marie, qui s’entêtaient à ne point reparaître. Naturellement, bien peu de gens se doutaient que les deux artistes avaient ajouté de leur cru le plus dramatique et le plus applaudi de leurs mouvements. A peine quelques vieux routiers soupçonnèrent-ils le drame, bien autrement saisissant, qui s’était joué dans le cœur même de la jeune première et de Gérard; et ceux-là mêmes qui le soupçonnèrent furent loin de deviner à quel point ce drame réel était poignant.
Cédant à sa nature tout en dehors, la pauvre Marie s’était tellement identifiée avec le rôle qu’elle jouait chaque soir, elle y avait si bien jeté tout son cœur, toute son âme, que, pour elle, la fiction et la réalité avaient fini par se confondre. Jean, le héros de la pièce, et Gérard, l’artiste chargé de le représenter, ne faisaient plus qu’un à ses yeux.
Elle ne se rendait pas compte elle-même de cela, bien entendu, et elle aimait déjà son camarade depuis plus de deux semaines. qu’elle ne s’en doutait pas encore.
Le baiser de Gérard, à la fin de leur grande scène, avait été pour elle une révélation; mais trop tard pour qu’elle eût encore la force de se ressaisir et de ne point rouler jusqu’au bas de l’abîme ouvert sous ses pieds.
Quant à Gérard, il n’avait pas été longtemps à reprendre son sang-froid. Le trouble mortel de Marie L…, sous sa brusque étreinte, lui avait révélé, à lui aussi, tout l’empire qu’il avait pris sur elle, et, naturellement, il avait été délicieusement chatouillé dans ses fibres d’homme habitué à ces sortes d’aventures.
Comme il était, de longtemps, passé maître en ces matières, et que Marie L… était bien incapable de se défendre contre lui, ni surtout contre elle-même, le dénouement, navrant dans sa banalité, qui devait fatalement se produire, se produisit, et la pauvre Marie fut perdue.
II
Table des matières
Thérèse n’avait pas été sans remarquer qu’un grand changement s’était opéré depuis quelque temps dans l’humeur et dans les allures de sa sœur.
Tantôt Marie rentrait l’air joyeux et triomphant, les yeux rayonnant de bonheur; tantôt, au contraire, elle paraissait brisée. Thérèse expliquait cela, soit par l’excitation fébrile qu’avaient laissée à la jeune artiste les applaudissements d’une salle particulièrement bien disposée, soit par la fatigue. Elle n’était point forte, Marie, et le rôle qu’elle avait à jouer était très lourd.
Un soir, en arrivant, elle eut une crise de nerfs épouvantable qui se termina par des torrents de larmes.
Très inquiète, Thérèse la calma de son mieux avec de douces paroles et de tendres caresses, puis la coucha comme un enfant et resta auprès d’elle, attendant qu’elle s’endormît.
En voyant sa grande sœur si affectueuse et si maternelle, un attendrissement subit s’empara de Marie; elle attira Thérèse sur sa poitrine, et, tout bas, la bouche collée à son oreille, elle lui avoua, en sanglotant, qu’elle aimait Gérard, le jeune premier de son théâtre, et qu’elle s’était donnée à lui: l’éternelle histoire du papillon qui veut jouer avec la flamme!
Le désespoir de Thérèse fut immense.
–Jamais je n’oserai le dire à Victor, s’écria-t-elle en pleurant. Ah! comme il avait raison de ne pas vouloir que tu entres au Théâtre.
Cependant, il était impossible de cacher la vérité bien longtemps, et Thérèse n’avait pas assez d’empire sur elle-même pour garder ce triste secret qui l’étouffait.
–Je m’y attendais, dit simplement son mari, plus navré que surpris, quand il lui eut arraché sa confession, mot par mot. C’était ainsi que cela devait finir! C’était fatal!
Puis, s’attendrissant lui-même, en voyant la désolation de sa femme, l’excellent homme ajouta:
–Enfin, ce qui est fait est fait. Quand nous passerions notre temps à nous désespérer, cela ne servirait à rien, n’est-ce pas?
–Tu ne lui en veux pas trop, au moins? demanda Thérèse.
–A elle? Ah! la pauvre enfant! c’est moins sa faute que la mienne. Si j’avais eu le courage de vous résister à toutes deux quand elle a voulu se mettre au Théâtre, cela ne serait point arrivé.
–Ah! que tu es bon! dit Thérèse en embrassant son mari.
L’engagement de Marie stipulait qu’elle ne pouvait reprendre sa liberté sans payer un dédit de dix mille francs; il fallut donc que ces pauvres gens endurassent le supplice de voir la malheureuse jouer tous les soirs et jouer avec l’homme qui l’avait perdue.
Au bout d’un mois seulement, la pièce ayant enfin disparu de l’affiche, Marie, qui n’était point de la suivante, put rester chez elle.
Il était temps d’ailleurs, car sa santé commençait à s’altérer gravement. Bientôt, il ne fut plus possible de s’y tromper: Marie était enceinte!
–C’est le dernier coup! dit son beau-frère en apprenant la chose. Pourvu qu’on n’en sache rien à mon bureau! On serait capable de me demander ma démission.
Cependant il fallait agir. Il fut convenu que Marie irait faire ses couches à Crèvecœur, dans l’Oise, chez une vieille tante à elle. On dirait à tout le monde qu’elle était anémique, et que le médecin avait ordonné la campagne.
Son directeur lui accorda un congé, et –Marie partit pour Crèvecœur, où, cinq mois après, elle accoucha d’une fille.
Quand elle revint à Paris avec son enfant, à peine remise de cette rude secousse, sa sœur et son beau-frère la reçurent avec leur affection ordinaire, et elle reprit son ancienne chambre, où rien n’avait été changé en son absence.
Le lendemain de son arrivée, dans l’après-midi, elle sortit, laissant sa petite-fille avec Thérèse, et se rendit droit chez Gérard.
Quand celui-ci la vit entrer, il ne put retenir un mouvement de surprise désagréable et embarrassée.
–Je te dérange? dit Marie.
–Dame! ma chère amie, je ne t’attendais pas, je l’avoue. J’allais sortir.
–Oh! je ne te retiendrai pas longtemps. Je viens seulement te dire que je suis de retour à Paris avec mon enfant, avec le tien, Gérard, et te demander quelles sont tes intentions.
–Ah! fit Gérard, ça tombe bien mal. Justement, en ce moment-ci, je ne suis guère en fonds. Mais plus tard…
–Me promets-tu, du moins, de me donner de quoi empêcher ma fille de mourir de faim? Tu comprends que je ne veux pas rester à la charge de ma sœur et de mon beau-frère.
Gérard, fort mal à son aise, essaya de gagner du temps. Il ne savait pas encore si son engagement serait renouvelé; on lui avait parlé aussi d’une tournée; mais rien de signé encore. Tant qu’il ne serait pas fixé, il ne pouvait rien promettre.
La pauvre Marie insista, non pour elle, hélas! mais pour son enfant, dont la pensée lui donna le courage de s’humilier devant le misérable et de le prier à genoux.
Cette pénible scène dura longtemps: à plusieurs reprises, Gérard laissa échapper des marques non suspectes d’impatience, jetant à la dérobée des regards inquiets du côté de la porte qui ouvrait dans sa chambre, et derrière laquelle on entendait marcher et parler.
Enfin Marie partit désespérée, sans avoir pu arracher au père de son enfant autre chose que des paroles banales et des promesses en l’air. Elle descendit l’escalier en chancelant et se trouva dans la rue; mais, se ravisant tout à coup en pensant à l’attitude embarrassée de Gérard, à sa préoccupation visible, au malaise qu’il n’avait pu cacher, elle rentra dans la maison, et se glissa, sans être aperçue, derrière le battant de la porte cochère.
Quelques minutes après, Gérard descendit à son tour; il n’était pas seul. Une femme élégamment vêtue, avec un manteau de loutre et un immense chapeau Rembrandt, l’accompagnait.
Marie sortit derrière eux et les suivit de loin jusqu’au coin du boulevard, où ils prirent une voiture; ils paraissaient de très joyeuse humeur et riaient entre eux comme des fous.
–C’est de moi qu’ils rient sans doute! pensa Marie.
Et, s’accotant contre une boutique pour ne pas tomber, elle demeura là quelques instants, anéantie, la tête perdue, se demandant si elle n’allait pas devenir folle.
Cependant, on commençait à la regarder. Brusquement, elle s’en aperçut et s’enfuit.
Une heure plus tard, elle arrivait chez sa sœur, un peu calmée par cette longue course.
–Je commençais à m’inquiéter, lui dit Thérèse.
–Ma bonne Thérèse, dit Marie en l’embrassant. Ah! si je ne t’avais pas! si je n’avais pas ma fille? Ah! pourquoi n’est-ce pas toi qui es la mère de mon enfant? Tu es si bonne, si maternelle. Aussi je suis bien tranquille: s’il m’arrivait quelque chose, je sais qu’avec toi ma pauvre petite ne manquerait jamais de rien.
–Pourquoi me dis-tu cela, Marie? demanda Thérèse vaguement inquiète.
–Moi? mais pour rien. On a comme ça, parfois, des idées qui vous passent par la tête. Et puis je ne suis pas forte, et je sens que je ne ferai point de vieux os.
–Voyons, tais-toi, Marie, tu me fais peur.
–Eh bien; parlons d’autre chose. Du reste, je ne sais pas où j’ai la tête aujourd’hui. Et tiens, justement, je m’aperçois que j’ai oublié le plus important de ce que j’avais à faire. Il va falloir que je sorte encore.»
Et, comme sa sœur, frappée de l’agitation fébrile où elle la voyait, essayait de la retenir:
–Il le faut! il le faut! répétait la malheureuse Marie, et, s’arrachant presque brutalement de l’étreinte de Thérèse, qui ne voulait pas la laisser aller, elle sortit brusquement.
Un instant après, elle rentrait non moins brusquement, en disant:
–Et moi qui m’en allais sans t’embrasser, ma chérie, et sans embrasser ma pauvre petite. Décidément, est-ce que je deviendrais folle pour de bon?
A peine la porte s’était-elle refermée sur elle, que Thérèse, n’y tenant plus d’inquiétude, le cœur serré surtout de la façon presque violente dont Marie l’avait embrassée, prit à la hâte un chapeau et un manteau, et frappa chez sa voisine, une vieille demoiselle fort obligeante, qu’elle pria de venir garder la petite fille pendant son absence; puis elle descendit à son tour, en se hâtant, pour rejoindre sa sœur.
Heureusement, la nuit n’était pas encore assez noire pour qu’il lui fût difficile de retrouver la trace de Marie. Elle l’aperçut de loin, qui descendait rapidement la rue Bonaparte en longeant les boutiques.
Marie tourna ensuite à gauche et suivit le quai Malaquais jusqu’au pont des Saints-Pères. A l’entrée du pont, elle s’arrêta quelque temps, puis brusquement elle descendit la pente qui mène à la berge.
–J’avais bien deviné! pensa Thérèse, c’était pour aller se noyer qu’elle sortait!
Et, précipitant ses pas, elle courut après la malheureuse et la rejoignit avant qu’elle fût arrivée au bas de la pente.
–Thérèse! toi, ici! dit la pauvre Marie d’une voix étouffée.
Puis, à bout de forces et d’énergie, elle s’affaissa sans connaissance entre les bras de sa sœur.
Un gardien de la paix, qui avait suivi les deux femmes en les voyant se diriger précipitamment vers la berge, aida Thérèse à porter Marie jusqu’à une voiture qui la ramena à la maison sans qu’elle eût repris connaissance.
Ces violentes et poignantes émotions avaient achevé de ruiner sa frêle organisation, encore tout ébranlée de la secousse de ses couches.
Une maladie de langueur se déclara, et le médecin qu’on envoya chercher eut, en examinant la pauvre fille, une grimace de mauvais augure. Marie traîna six mois et mourut entre les bras de sa sœur, qui la soigna avec un dévouement admirable.
Quant à son beau-frère, pas un mot de reproche ne sortit de ses lèvres pendant ces six mois.
Une ou deux fois par semaine, en s’en allant à son bureau le matin, il emportait un petit paquet dissimulé avec soin sous son pardessus: c’est que le médecin avait encore voulu essayer d’un nouveau remède, ou que la mourante avait eu quelque fantaisie coûteuse.
Peu à peu, tout ce qui avait quelque valeur dans le mobilier de ces braves gens prit le chemin du mont-de-piété de la rue du Four-Saint-Germain.
Mais, jusqu’au dernier moment, Marie, qui ne bougeait plus de son lit depuis longtemps, ne se douta de rien.
Le matin où elle s’éteignit, il ne restait plus, dans le pauvre logis démeublé, que la pendule de sa chambre: elle servit à payer les pompes funèbres.
Une heure avant de mourir, Marie fit signe à sa sœur de s’approcher tout près d’elle, car elle n’avait presque plus la force de parler.
–Tu… lui… enverras… un… billet…, tu me… le promets…, Théréson? dit-elle.
Ce furent ses dernières paroles.
–Oui, qu’il vienne! Je l’attends! dit le mari de Thérèse, les dents serrées.
Mais Gérard ne vint pas. Sans doute, à l’heure où celle qu’il avait tuée s’en allait à la fosse commune, il avait autre chose à faire de plus important.
Peut-être aussi n’avait-il pas reçu le billet?
Le service de la poste est si mal fait à Paris.
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