Ivanhoe. 2. Le retour du croiséТекст

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«Maintenant, dit Locksley, je sollicite de votre grâce la permission de planter un but, comme on le pratique dans le nord; et je saluerai tout brave yeoman qui essaiera de l'atteindre, pour gagner un sourire de la jeune fille qu'il aime le plus.» Il se retourna alors comme pour quitter la lice: «Vos gardes peuvent me suivre, si cela vous plaît, dit-il au prince; je vais seulement couper une baguette au premier saule venu.» Le prince fit signe à quelques hommes d'armes de le suivre, en cas qu'il voulût s'évader; mais le cri de «honte! honte!» proféré par la multitude, décida Jean à révoquer son ordre.

Locksley revint presque aussitôt avec une baguette de saule d'environ six pieds de long, parfaitement droite, ayant un peu plus d'un pouce d'épaisseur. Il l'écorça tranquillement, en disant que proposer pour but un bouclier aussi large que celui qu'on venait d'employer, c'était faire une injure à son habileté. Pour ma part, ajouta-t-il, et dans le lieu où je suis né, on aimerait tout autant avoir pour but la table ronde du roi Arthur, qui permettait à soixante chevaliers de s'y asseoir à l'aise: un enfant de sept ans l'atteindrait avec une flèche sans pointe. Mais, ajouta-t-il en marchant d'un air délibéré vers l'autre bout de la lice et en fixant sur le gazon la baguette de saule, celui qui atteint ce but à trente pas, je le tiens pour un archer digne de porter l'arc et le carquois devant un souverain, fût-ce devant le courageux Richard lui-même.»

«Mon bisaïeul, dit Hubert, décocha une bonne flèche à la bataille d'Hastings; mais jamais de sa vie il ne s'est avisé d'adopter un tel but, et je ne l'essaierai pas non plus. Si cet yeoman touche la baguette, je lui donnerai mes boucliers, ou plutôt je cède au diable qui est dans sa peau, et non à une adresse humaine. Après tout, un homme ne peut faire que de son mieux, et je ne tirerai pas, quand je suis sûr de manquer. J'aimerais presque autant viser le bord du petit couteau de notre pasteur, ou un brin de paille de blé, ou un rayon de soleil, ou même cette bande blanche et étincelante que je puis à peine apercevoir dans le ciel12

«Chien de poltron! dit le prince Jean; et toi, bélître de Locksley, lance ta flèche: si elle touche la marque, je conviendrai que tu es le premier de tous les tireurs que j'aie jamais connus; mais auparavant tu ne te joueras pas de nous, sans avoir donné des preuves de ton adresse.» – «Je ferai de mon mieux, comme dit Hubert, répondit Locksley; un homme ne saurait faire davantage13

En disant ces mots, il banda de nouveau son arc, mais cette fois-ci avec beaucoup d'attention, et il changea la corde qui, ayant déjà servi deux fois, n'était plus parfaitement ronde. Il fixa alors soigneusement le but; et la foule qui attendait le résultat semblait par son silence avoir perdu tout sentiment de vie. L'archer justifia l'opinion que l'on avait conçue de son habileté, car le trait fendit la baguette de saule contre laquelle il avait été lancé. Il s'éleva dans l'air un jubilé d'acclamations, et le prince Jean lui-même, oubliant un moment ses injustes préventions, ne put retenir sa secrète admiration. «Ces vingt nobles, dit-il, sont à toi, ainsi que le cor de chasse; tu les as mérités. Tu en auras cinquante de plus à l'instant, si tu veux entrer à notre service comme archer de notre garde; car jamais bras plus robuste ne courba un arc, et jamais un oeil plus sûr ne dirigea une flèche.» – «Pardonnez-moi, grand prince, dit Locksley; mais j'ai fait voeu que si jamais je servais un monarque, ce serait votre auguste frère le roi Richard. Ces vingt nobles, je les laisse à Hubert, qui s'est comporté non moins dignement que son bisaïeul à la bataille d'Hastings: si sa modestie n'eût pas refusé le défi, il eût atteint le but aussi bien que moi.»

Hubert s'inclina et ne reçut qu'avec une sorte de répugnance le présent de l'étranger; et Locksley, impatient de se soustraire à l'attention générale, se mêla dans la foule et ne reparut plus. Il n'eût peut-être pas échappé aussi aisément à la vigilance du prince, si ce dernier n'avait eu d'autres sujets de méditation, beaucoup plus importans. Il appela son chambellan, qui donnait à la multitude le signal du départ; il lui ordonna de se rendre sur-le-champ à Ashby et de chercher partout le juif Isaac. «Dis à ce chien, ajouta-t-il, de m'envoyer avant le coucher du soleil deux mille couronnes. Il connaît ses sûretés; mais tu peux encore lui montrer cet anneau comme un gage. Le reste de la somme doit m'être apporté à York avant six jours: s'il y manque, je lui ferai couper la tête. Tu le rencontreras probablement sur la route, car cet esclave circoncis déployait ce matin devant nous au tournoi son faste mal acquis. Ayant ainsi parlé, Jean remonta à cheval, pour retourner à Ashby, tandis que la foule ébranlée songeait à la retraite.

CHAPITRE XIV

«Lorsque, parée de sa rustique magnificence, l'ancienne chevalerie déployait la pompe de ses jeux héroïques, les chefs, la tête ornée d'un blanc panache, et les dames, étalant leurs plus riches atours, se rassemblaient au bruit du clairon dans les appartemens d'un superbe palais.»

Warton.

Le prince Jean tint sa fête somptueuse dans le château d'Ashby. Cet édifice n'avait rien de commun avec celui dont les ruines imposantes appellent encore les regards du voyageur, et qui fut construit long-temps après par lord Hastings, grand chambellan d'Angleterre, l'une des premières victimes de la tyrannie de Richard III, et plus connu cependant comme un des héros de Shakspeare, que par la renommée dont l'a doté le burin de l'histoire. La ville et le château d'Ashby appartenaient alors à Roger de Quincy, comte de Winchester, qui, durant la période où nous plaçons le sujet de cet ouvrage, était dans la Terre-Sainte. Le prince Jean occupait son château, et disposait de tous ses domaines sans aucun scrupule. Cherchant à fasciner les yeux en recevant ses hôtes avec magnificence, il avait ordonné de rendre le banquet aussi splendide que possible.

Les pourvoyeurs du prince, qui dans ces occasions exerçaient en quelque sorte la pleine autorité royale, avaient dépouillé la contrée de ses produits les plus recherchés et les plus dignes de figurer sur la table de leur maître. De nombreux convives y étaient invités, et dans la nécessité où se trouvait alors le prince de se populariser, il avait étendu ses invitations, non seulement aux familles normandes qui demeuraient dans le voisinage, mais encore à plusieurs familles saxonnes et danoises d'une haute distinction. Quoique méprisés et avilis dans les circonstances ordinaires, les Anglo-Saxons étaient en trop grand nombre pour ne pas être formidables s'il survenait des commotions intestines, comme alors on en était menacé, et il était d'une saine politique de s'assurer les chefs.

Aussi, d'après les intentions du prince, qui durèrent quelque temps, ses hôtes inaccoutumés furent-ils traités avec beaucoup de courtoisie; mais quoique nul homme ne fît avec moins de scrupule plier ses habitudes et ses sentimens à son propre intérêt, le malheur voulait pour lui que sa légèreté et sa pétulance finissent toujours par prendre le dessus et lui fissent perdre en un moment les fruits d'une longue et insidieuse dissimulation.

Il donna un mémorable exemple de ce caractère volage, lorsqu'il fut envoyé en Irlande par son père Henri II, avec le dessein de se concilier à tout prix les opinions des habitans de cette nouvelle et importante contrée qui venait d'être réunie à la couronne britannique. Dans une telle occasion, les chieftains ou chefs irlandais s'empressèrent de venir au devant du jeune prince et de lui offrir leurs hommages et le baiser de paix; mais au lieu de les recevoir avec bienveillance, Jean et ses courtisans, encore plus pétulans que lui, ne surent pas résister à l'envie de tirer la longue barbe de ces chefs; outrage qui, comme on pouvait s'y attendre, fut vivement ressenti par ces dignitaires, et amena des résultats funestes à la domination anglaise en Irlande. Il était nécessaire de rappeler ces inconséquences du caractère de Jean, afin que le lecteur en pût mieux apprécier la conduite, pendant le cours de la soirée qui nous occupe.

Par suite de la résolution qu'il avait prise dans un moment plus calme, le prince Jean reçut Cedric et Athelstane avec beaucoup de courtoisie, et exprima son regret sans amertume, quand le premier lui dit que l'indisposition de lady Rowena ne lui avait pas permis de se rendre à sa gracieuse invitation. Cedric et Athelstane avaient tous deux l'ancien costume saxon, qui, sans être laid par lui-même, était si différent de celui des autres convives, que le prince Jean se fit un mérite auprès de Waldemar-Fitzurse d'avoir pu se contenir assez pour ne pas rire à la vue d'un pareil costume que la mode du jour rendait si ridicule. Cependant à un oeil moins prévenu la tunique courte et étroite et le long manteau des Saxons auraient paru des vêtemens plus gracieux et plus commodes à la fois que ceux des Normands, qui portaient un long pourpoint, si large qu'il ressemblait à une chemise ou à une blouse de charretier, et par dessus un court manteau qui ne pouvait les préserver du froid ou de la pluie, et qui semblait n'avoir été inventé que pour étaler autant de fourrures, de broderies et de joyaux que l'art du tailleur pouvait parvenir à en placer. L'empereur Charlemagne semble avoir bien reconnu tous les inconvéniens de ce costume bizarre. «Au nom du ciel, à quoi servent, disait-il, ces manteaux abrégés, ces rudimens d'habits? Quand nous sommes au lit, ils ne peuvent nous couvrir; à cheval, ils ne nous garantissent ni du vent ni de la pluie, et lorsque nous sommes assis, ils ne protègent nos jambes ni du froid ni de l'humidité.»

 

Cependant, en dépit de cette censure impériale, les manteaux courts furent à la mode jusqu'à l'époque dont nous parlons, surtout parmi les princes de la maison d'Anjou. Voilà pourquoi les courtisans du prince Jean s'en étaient tous affublés; et ils ne manquaient pas de se moquer des longs manteaux saxons.

Les convives s'assirent à une table qui paraissait crouler sous le poids et le nombre des bons mets. Une multitude de cuisiniers qui suivaient le prince Jean dans ses voyages, ayant déployé tout leur art pour varier les formes dans lesquelles les alimens étaient servis, réussirent presque aussi bien que de modernes professeurs dans l'art culinaire, en ôtant aux plus simples mets les apparences de leur nature. Outre les plats d'origine domestique, une grande variété de friandises importées de contrées lointaines, et des pâtisseries de toute espèce, ainsi que des gâteaux et des tartelettes de confitures, présentaient aux regards une diversité agréable qui ne se voyait que dans les repas donnés par la plus haute noblesse. Les vins les plus exquis, soit étrangers, soit nationaux14, couronnaient la pompe du banquet.

Mais quoiqu'amie de la bonne chère, la noblesse normande en général se distinguait par sa tempérance. Tout en se livrant aux plaisirs de la table, ils étaient plus délicats que gloutons; la qualité leur importait bien plus que la quantité; ils évitaient l'ivrognerie et les excès de tout genre: on ne pouvait avec raison en dire autant des Saxons. Le prince Jean, il est vrai, et ceux qui voulaient le flatter en imitant ses faiblesses, se livraient sans réserve aux plaisirs de la gloutonnerie et du vin; et l'on sait que sa mort fut occasionnée par une indigestion de pêches et de bière nouvelle. C'était une exception aux habitudes et aux moeurs de ses compatriotes.

Ce fut avec une gravité rusée et seulement interrompue par quelques gestes qu'ils se faisaient les uns aux autres, que les chevaliers normands observèrent la rude manière avec laquelle Athelstane et Cedric se conduisirent au banquet, en manquant, sans le savoir, aux usages du beau monde qui leur était peu familier. Tous deux étaient l'objet de sarcasmes piquans; et l'on sait que l'on excuse plutôt un homme de violer les règles de la bienséance, et de blesser les bonnes moeurs, que de paraître ignorer les points les plus minutieux de l'étiquette et du bon ton. Aussi, lorsque Cedric essuyait ses deux mains avec une serviette, au lieu d'attendre que l'humidité qui les impreignait séchât d'elle-même en les agitant avec grâce en l'air, s'attirait plus de ridicule que son compagnon Athelstane, qui, à lui seul, s'était adjugé un énorme pâté rempli de toutes les délicatesses exotiques les plus recherchées, et qu'on appelait alors un Karum-Pie15. Cependant, lorsqu'après un mûr examen on découvrit que le thane ou franklin de Coningsburgh n'avait aucune idée de ce qu'il venait de dévorer, et qu'il avait pris pour des alouettes et des pigeons les becfigues et les rossignols contenus dans le Karum-Pie, son ignorance lui attira une bordée assez ample de risées, que sa gloutonnerie eût méritée bien davantage.

Le long repas touchant à sa fin, tandis que la bouteille circulait librement, les convives se mirent à causer du dernier tournoi, du vainqueur inconnu dans le jeu de l'arc, du chevalier noir, dont la modestie s'était dérobée aux honneurs qu'il avait mérités; enfin, du courageux Ivanhoe, qui avait payé si cher le triomphe du jour. On traitait avec une franchise toute militaire les sujets mis en discussion, et les bons mots et les éclats de rire faisaient la ronde du banquet. Le front du prince Jean était le seul qui ne se déridât point; un soin pénible semblait occuper son esprit, et ce n'était que lorsqu'il était rappelé adroitement au décorum par un de ses courtisans, qu'il semblait prendre part à ce qui se passait autour de lui; alors, il se levait brusquement, remplissait de vin sa coupe, comme pour réveiller ses esprits, la vidait tout d'un trait, et se mêlait à la conversation par quelque observation abrupte ou sans nul à-propos.

«Nous vidons cette coupe, disait-il, à la santé de Wilfrid d'Ivanhoe, champion du tournoi, et nous regrettons que sa blessure l'ait empêché d'assister à ce banquet; que tous ici boivent à son triomphe, et surtout Cedric de Rotherham, digne père d'un fils qui permet de si hautes espérances.» – «Non, milord, répondit Cedric en se levant et en replaçant son verre sans y boire, je n'accorde pas le nom de fils à un jeune homme désobéissant, qui à la fois méprise mes ordres et abandonne les moeurs et coutumes de ses pères.» – «Il est impossible, s'écria le prince avec une feinte surprise, qu'un aussi brave chevalier soit un fils indigne et rebelle.» – «Cela n'est que trop vrai, répondit Cedric. Il déserta le foyer paternel pour aller se mêler à la licencieuse jeunesse composant la cour de votre frère, où il apprit à faire ces prouesses que vous admirez tant. Il quitta son pays contre ma volonté; et sous le règne d'Alfred on eût appelé cela une désobéissance, crime que l'on punissait alors avec une grande sévérité.» – «Hélas! dit le prince en poussant un soupir de sympathie affectée, puisque votre fils a été un des compagnons de mon malheureux frère, il n'est pas besoin de s'enquérir où et de qui il a appris cette leçon de désobéissance filiale.»

Ainsi parla le prince Jean; il oubliait entièrement que de tous les fils de Henri II, bien qu'il n'y en eût aucun d'affranchi de sa charge, il s'était fait le plus remarquer lui-même par sa rébellion ouverte et sa profonde ingratitude envers son royal père. «Je crois, ajouta-t-il après un court silence, que mon frère se proposait de donner à son favori le riche manoir d'Ivanhoe.» – «Il l'en a effectivement doté, répondit Cedric, et ce n'est pas mon moindre grief contre un fils qui s'est avili jusqu'à recevoir, comme vassal, ces mêmes domaines qu'il tenait de ses ancêtres par un droit libre et incontestable.» – «Vous consentirez donc alors, brave Cedric, dit le prince, à ce que nous accordions ce fief à une personne dont la dignité ne sera point rabaissée en tenant un domaine de la couronne britannique. Sire Reginald Front-de-Boeuf, ajouta-t-il en se tournant vers ce baron, j'ai la confiance que vous saurez garder l'importante baronnie d'Ivanhoe, de manière que Wilfrid n'encoure pas le mécontentement de son père, s'il y rentre jamais.» – «Par saint Antoine, répondit le géant dont le noir sourcil se fronça tout à coup, je consens à ce que votre altesse me regarde comme un Saxon, si jamais Cedric, ou Wilfrid, ou quelque autre du sang britannique m'arrache le don que votre altesse a daigné me faire.» – «Quiconque t'appellera Saxon, sire baron, reprit Cedric blessé d'une expression dont les Normands se servaient fréquemment pour exprimer leur mépris aux Anglais, te fera un honneur aussi grand que non mérité.»

Front-de-Boeuf allait répondre, mais la pétulance et la légèreté du prince ne lui en donnèrent pas le temps. «Assurément, milord, lui dit-il, le noble Cedric parle vrai: lui et sa race peuvent l'emporter sur nous par la longueur de leur généalogie et celle de leurs manteaux.» – «Oui, dit Malvoisin, ils vont devant nous dans les champs, comme le daim devant les chiens.» – «Et ils ont un bon motif pour aller devant nous, ajouta le prieur Aymer, c'est la supériorité de leur prestance et la grâce de leurs manières.» – «Leur singulière modération, leur exemplaire tempérance, doivent-elles être oubliées?» dit Bracy, qui oubliait à son tour le projet du prince de lui faire épouser une Saxonne. «Sans parler du courage qu'ils montrèrent à la bataille d'Hastings et ailleurs,» ajouta Brian de Bois-Guilbert.

Tandis que les courtisans, avec un sourire moqueur, suivaient ainsi l'exemple de leur prince, et qu'à l'envi l'un de l'autre ils faisaient sur Cedric pleuvoir le ridicule, la figure du Saxon s'enflammait de colère; il promenait sur eux des regards terribles, comme si la rapide succession de tant d'injures l'empêchât de répondre; il ressemblait à un taureau fougueux, qui, entouré de chiens, est embarrassé de choisir entre eux celui qu'il immolera le premier à sa vengeance. A la fin, il parla d'une voix entrecoupée par la rage, et, s'adressant au prince Jean, comme le principal auteur de l'insulte qu'il avait reçue: «Quels qu'aient été les défauts et les vices de notre race, dit-il, un Saxon eût été regardé comme nidering16 (le terme le plus énergique parmi les Saxons pour exprimer le mépris), si dans son propre château, et pendant que la coupe circulait à table, il eût traité un hôte qui ne l'avait point offensé, comme votre altesse me traite en ce moment; et quels que soient les revers dont nos ancêtres furent accablés dans les champs d'Hastings, ceux-là du moins, ajouta-t-il en regardant Front-de-Boeuf et le templier, devraient se taire, qui ont, il y a peu d'heures, tout à la fois perdu selle et étriers devant la lance d'un Saxon.»

«Par ma foi, dit le prince Jean, voilà une repartie assez mordante! comment la trouvez-vous, messieurs? Nos sujets saxons croissent en esprit et en courage; ils deviennent aussi plaisans que hardis, dans ce siècle de troubles. Qu'en dites-vous, milords? Par ma bonne étoile, je crois qu'il vaudra mieux pour nous de rejoindre nos vaisseaux et de retourner sans délai en Normandie.» – «Par crainte des Saxons? dit Bracy en riant; nous n'aurions besoin d'autres armes que de nos épieux pour mettre ces ours à la raison.» – «Cessez vos railleries, sire chevalier, dit Waldemar Fitzurse; et il serait bon, ajouta-t-il en s'adressant au prince, que votre altesse assurât le digne Cedric que l'on n'avait aucunement l'intention de l'offenser par ces bons mots, naturellement désagréables à l'oreille d'un étranger.» – «Offensé! répondit Jean en reprenant ses habitudes polies; j'espère que personne ne s'avisera de penser que je le souffrirais en ma présence. Allons, milords, je vide ma coupe en l'honneur de Cedric, puisqu'il refuse de boire à la santé de son fils.»

La coupe circula de main en main au milieu des applaudissemens moqueurs des courtisans; mais le Saxon n'en fut point dupe. Malgré son peu de finesse et de perspicacité, il n'était point assez borné pour que ce compliment flatteur en apparence effaçât dans son âme l'injure qu'il avait reçue. Il se tut néanmoins, et le prince proposa un toast pour Athelstane de Coningsburgh. Le chevalier s'inclina, et il montra qu'il était sensible à l'honneur qu'on lui faisait, en vidant d'un seul trait la coupe énorme qu'il tenait à la main.

 

«Maintenant, messieurs, dit le prince Jean, dont le cerveau commençait à sentir l'influence bachique, après avoir rendu hommage à nos hôtes saxons, nous les prierons de répondre à leur tour à notre affable courtoisie. Noble thane, continua-t-il en parlant à Cedric, désignez-nous quelque Normand dont le nom répugnera le moins à votre bouche, afin de noyer dans cette coupe de nectar toute l'amertume que le son en laisserait après lui.»

Waldemar Fitzurse se leva tandis que le prince parlait, et, se glissant derrière le siége du Saxon, il lui insinua de ne pas négliger l'occasion de mettre fin à toute espèce de haine entre les deux races, en nommant le prince. Le Saxon ne répondit rien à ce conseil adroit; mais se levant et remplissant sa coupe jusqu'au bord: «Prince, dit-il, votre altesse a demandé que je fisse connaître un Normand qui mériterait une santé à ce banquet. C'est une tâche difficile, puisqu'il faut que l'esclave chante les louanges du maître; puisqu'il faut que le vaincu, dans le temps même où il gémit sous le poids de toutes les humiliations de la défaite, célèbre le triomphe du vainqueur. Toutefois, je nommerai un Normand, le premier par le rang et le courage, le meilleur et le plus noble de sa race; et quiconque refusera d'applaudir comme moi à sa juste renommée, je le tiens pour lâche et sans honneur; je le dis, et je le soutiendrai aux dépens de mes jours. Je vide ce verre à la santé de Richard Coeur-de-Lion.»

Le prince Jean, qui croyait que son nom couronnerait la harangue du Saxon, frémit de rage en entendant prononcer d'une manière aussi inattendue celui de son frère. Il approcha machinalement de ses lèvres sa coupe remplie de vin, puis aussitôt la remit sur la table pour voir l'effet qu'une telle proposition produirait sur tous les convives, dont plusieurs sentaient le danger qu'il y aurait pour eux à l'accueillir comme à la repousser. Quelques uns, en courtisans plus anciens et plus expérimentés, suivirent l'exemple du prince lui-même, en portant la coupe à leurs lèvres et en la replaçant incontinent devant eux. D'autres, cédant à une impulsion moins calculée et plus généreuse, s'écrièrent: «Vive le roi Richard! puisse-t-il nous être bientôt rendu!» Un petit nombre, parmi lesquels on remarquait Front-de-Boeuf et le templier, dans un morne dédain, ne touchèrent point à leurs verres. Mais aucun n'eut la hardiesse de s'opposer ouvertement à la santé du monarque régnant.

Après avoir joui un instant de son triomphe, Cedric dit à son compagnon: «Debout, noble Athelstane! nous sommes ici depuis assez long-temps, dès que nous avons répondu à la courtoisie du prince Jean en assistant à son banquet; ceux qui désirent en apprendre davantage sur les coutumes grossières des Saxons viendront nous voir dans les demeures de nos ancêtres: quant aux festins royaux et à la politesse normande, nous en avons assez.» À ces mots il se leva et il quitta la salle du banquet, suivi par Athelstane et plusieurs autres convives, qui, participant d'une origine saxonne, se tenaient insultés par les sarcasmes du prince Jean et de ses nombreux flatteurs.

«Par les os de saint Thomas, dit le prince en les regardant partir, ces rudes Saxons, il faut l'avouer, ont eu la meilleure part du jour et se sont retirés avec les avantages de la victoire.» – «Conclamatum et poculatum est, on a bu et crié, dit le prieur Aymer; il serait temps de laisser là nos flacons.» – «Le moine sans doute a quelque jolie pénitente à confesser cette nuit, puisqu'il est si pressé de lever la séance… dit Bracy.» – «Non pas, sire chevalier, reprit l'abbé; mais j'ai plusieurs milles à parcourir ce soir pour regagner mon gîte.» – «Ils s'en vont, dit le prince à l'oreille de Fitzurse; ils ont déjà peur, et ce poltron de prieur est le premier à me quitter.» – «Ne craignez rien, dit Waldemar; je trouverai bien des raisons pour le déterminer à nous rejoindre à York.» – «Sire prieur, ajouta-t-il, je dois vous parler en particulier avant que vous remontiez sur votre palefroi.»

Les autres convives s'étaient dispersés à la hâte, excepté ceux de la suite du prince, et devenus ses partisans déclarés. «Voilà donc le résultat de votre avis,» dit le prince en se retournant avec humeur vers Fitzurse. «Un ivrogne et rustaud de Saxon vient me braver à ma propre table; et au seul nom de mon frère tout le monde s'éloigne de moi comme si j'avais la lèpre.» – «Ayez un peu de patience, mon prince, répondit le conseiller, je pourrais rétorquer votre accusation, et blâmer votre imprudente légèreté qui a dérangé mon plan et fait mal augurer de votre jugement. Mais ce n'est pas le temps des récriminations. Bracy et moi, nous nous rendrons tout de suite au milieu de ces poltrons, et leur ferons sentir qu'ils sont allés trop loin pour reculer.»

«Ce sera inutilement,» dit le prince en parcourant la salle à grands pas et dans une agitation à laquelle le vin avait sa bonne part; «ce sera inutilement: ils ont vu comme Balthazar une main qui écrivait sur le mur; ils ont remarqué la trace du lion sur le sable; ils ont entendu son rugissement s'approcher et ébranler la foret: rien ne ressuscitera leur courage.» – «Plût à Dieu! dit Fitzurse à Bracy, que quelque chose pût réveiller le sien; le nom seul de son frère lui donne la fièvre. Ils sont à plaindre assurément les conseillers d'un prince qui manquent de force et de persévérance dans le bien comme dans le mal!..»

12Tout ce dernier passage a été supprimé dans la traduction de mon prédécesseur.A. M.
13A man can but do his best, un homme ne saurait faire que de son mieux.A. M.
14La vigne n'a cessé d'être cultivée en Angleterre que vers la fin du moyen âge. Il y a deux cents ans, les environs de Londres, et notamment les coteaux de Chelsea, étaient encore couverts de vignobles.A. M.
15Ce mot pourrait être traduit dans notre langue par celui de macédoine.A. M.
16L'auteur anglais rappelle dans une note de son texte qu'il n'y avait rien de plus ignominieux parmi les Saxons que de s'attirer la terrible épithète de nidering. Guillaume-le-Conquérant lui-même, tout exécré qu'il était par eux, continua d'appeler sous ses étendards un nombre considérable d'Anglo-Saxons, en menaçant de signaler comme nidering ceux qui ne marcheraient pas. Bartholinus, ajoute Walter-Scott, mentionne une pareille expression, qui avait autant d'influence sur l'esprit des Danois.A. M.
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