Ivanhoe. 2. Le retour du croiséТекст

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Cependant tel est l'empire de l'habitude, que non seulement la foule obscure des spectateurs attirée naturellement par les scènes d'horreur, mais les dames elles-mêmes, placées dans les galeries, observaient la mêlée non pas sans éprouver, on le pense bien, une certaine émotion, mais sans qu'il leur vînt la moindre envie de détourner les yeux d'une lutte aussi terrible. En divers lieux de ces galeries on voyait, il est vrai, les joues de la beauté pâlir, et on l'entendait pousser un faible cri lorsqu'un amant, un frère ou un époux était jeté de son cheval sur la poussière; mais, en général, les femmes encourageaient les combattans, soit en applaudissant de leurs mains, soit même en s'écriant: «Brave lance! bonne épée!» si un trait de courage ou un coup vigoureux venait les étonner. Au singulier intérêt que prenait le beau sexe à ces joutes sanglantes, il est aisé de sentir que les hommes en témoignaient un bien plus vif encore. Il se manifestait par de bruyantes acclamations à chaque heureuse chance de succès, pendant que tous les yeux s'attachaient sur l'arène, comme si les spectateurs eux-mêmes eussent donné ou reçu les coups dont ils se bornaient simplement à juger. A chaque pause on entendait la voix des hérauts qui s'écriaient: «Courage! frappez, braves chevaliers! l'homme meurt, mais la gloire vit! Frappez! la mort vaut mieux que la défaite! Courage, braves chevaliers! les yeux de la beauté contemplent vos exploits7

Au milieu des chances variées du combat, tous les regards s'efforçaient de découvrir les deux héros de chaque troupe, qui, s'élançant dans la mêlée, encourageaient leurs compagnons tant de la voix que par l'exemple. Tous deux multipliaient leurs prodiges de valeur; et ni Brian de Bois-Guilbert ni le chevalier déshérité n'eussent rencontré dans les rangs qui leur étaient opposés un champion capable de se mesurer avec eux. Dévorés d'une haine mutuelle, ils tâchaient réciproquement de s'aborder, certains que la chute de l'un serait regardée comme le signal de la victoire. Tels étaient cependant la foule et le désordre, que pendant long-temps, pour en venir à un combat singulier, leurs efforts échouèrent. Sans cesse ils étaient séparés par la bouillante audace des autres chevaliers, qui tous brûlaient de se distinguer en mesurant leurs forces contre le chef du parti contraire.

Mais lorsque le champ de bataille eut commencé à s'éclaircir, lorsque les uns, repoussés aux deux bouts de la lice, durent s'avouer vaincus, et que les autres, couverts de larges blessures, se virent dans l'impuissance de continuer le combat, le templier et le chevalier déshérité se joignirent à la fin, et fondirent l'un sur l'autre avec toute la fureur qu'une mortelle animosité, unie à la rivalité de la gloire, était propre à leur inspirer. Telle fut l'adresse de tous deux en parant et portant les coups, que les spectateurs poussèrent d'unanimes et spontanées acclamations pour exprimer leur ravissement et leur admiration.

Mais dans ce moment le parti du chevalier déshérité eut le dessous; le bras gigantesque de Front-de-Boeuf d'un côté, et la force prodigieuse d'Athelstane de l'autre, frappaient et dispersaient tous ceux qui s'offraient à leurs coups. Se voyant délivrés de leurs antagonistes immédiats, il paraît que l'idée leur vint à tous deux au même instant de rendre la victoire décisive pour leur parti, en aidant le templier à combattre son ennemi. Ils piquèrent donc de l'éperon leurs coursiers, et s'élancèrent ensemble pour l'attaquer, le Normand par un flanc, et le Saxon par l'autre. Il eût été entièrement impossible au chevalier déshérité de soutenir une lutte aussi inattendue qu'inégale, s'il n'eût pas été sur-le-champ averti de son danger par le cri général des assistans qui lui portaient un intérêt marqué. «Garde à vous! gare! chevalier déshérité…» Il vit aussitôt le péril, et déchargeant un coup terrible au templier, il fit reculer son cheval au même instant, pour éviter le double assaut d'Athelstane et de Front-de-Boeuf; ceux-ci ayant manqué leur but, passèrent des deux côtés opposés, entre l'objet de leur attaque et le templier, pouvant à peine retenir leurs chevaux: les ayant enfin domptés, ils les ramenèrent sur l'ennemi, et tous les trois se réunirent pour faire vider les arçons au chevalier déshérité. Rien n'aurait pu le sauver de ce triple choc, sans la force remarquable et l'étonnante agilité de son noble coursier, prix de la victoire de la veille.

Ce coursier lui rendit un signalé service, en profitant de la position défavorable des adversaires. Le cheval de Bois-Guilbert se trouvait blessé, et ceux de Front-de-Boeuf et d'Athelstane pliaient sous le fardeau de leurs maîtres et des lourdes armures dont ils étaient couverts, outre que ces mêmes coursiers avaient déjà fourni la veille leur carrière. Le chevalier déshérité sut ainsi profiter de tels désavantages, en faisant manoeuvrer son coursier de façon à tenir pendant quelques instans ses trois adversaires en respect, les séparant tour à tour avec la pointe de son épée, tournant sur lui-même avec l'agilité d'un faucon, et se précipitant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, leur déchargeant de grands coups redoublés de son arme, sans jamais laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître et de frapper à propos.

Mais quoique la lice retentît des applaudissemens prodigués à l'habileté et au courage du chevalier inconnu, il était évident qu'il devait à la fin succomber; et les seigneurs qui entouraient le prince Jean le conjuraient à l'envi de jeter dans l'enceinte son bâton de commandement, et d'épargner à un si brave chevalier l'humiliation d'être vaincu par le nombre. «Non, par la lumière du ciel! répondit Jean, ce même chevalier qui cache son nom et méprise l'hospitalité dont nous l'avons rendu l'objet, a déjà remporté un prix; il est juste que d'autres aient maintenant leur tour.» Comme il parlait ainsi, un incident inattendu changea le destin du jour.

Il y avait dans les rangs commandés par le chevalier déshérité un champion couvert d'une armure noire, monté sur un cheval noir; il était d'une grande taille, avec l'apparence d'une force extraordinaire. Ce chevalier, qui ne portait aucune espèce de devise sur son bouclier, n'avait semblé prendre jusqu'alors qu'un très faible intérêt à la chance du combat, repoussant avec facilité les chevaliers qui l'attaquaient, mais sans poursuivre ses avantages, ni provoquer personne; en un mot, il agissait plutôt en spectateur qu'en acteur dans le tournoi, circonstance qui lui avait attiré le surnom de Noir-Fainéant.

Tout à coup il parut sortir de son apathie, en voyant le chef de sa troupe si vivement pressé; et piquant des deux son bucéphale tout frais, il s'élança comme l'éclair au secours du chevalier, en s'écriant d'une voix de tonnerre: «Desdichado! À la délivrance8!» Il était temps; car, tandis que le chevalier déshérité serrait de près le templier, Front-de-Boeuf s'était approché du premier, et allait le frapper de son épée. Mais avant que le coup fût porté, le chevalier noir tomba inopinément sur lui, et Front-de-Boeuf en un moment roula avec son cheval sur la poussière. Le Noir-Fainéant se retourne alors sur Athelstane de Coningsburg; et, comme son épée s'était brisée sur l'armure de Front-de-Boeuf, il arrache des mains du lourd Saxon la hache d'armes que celui-ci brandissait, et lui en décharge sur la tête un coup si vigoureux, qu'Athelstane évanoui tombe de cheval et mord également la poussière auprès de son compagnon. Après ce double exploit, auquel on applaudit d'autant plus qu'on s'y attendait le moins, le chevalier sembla reprendre son indolence accoutumée; et retournant paisiblement à l'extrémité de l'arène il laissa son chef se mesurer de son mieux avec Brian de Bois-Guilbert. Cette lutte n'offrait plus la même difficulté qu'auparavant: le cheval du templier était grièvement blessé, et il succomba à la première charge du chevalier déshérité. Brian de Bois-Guilbert roula dans la poudre, le pied embarrassé dans l'étrier, d'où il ne put se dégager. Son adversaire descendit rapidement de cheval, et lui cria de se rendre; mais le prince Jean, plus touché de la situation périlleuse du templier qu'il ne l'avait été de son antagoniste, lui sauva le déshonneur de s'avouer vaincu, en jetant dans la lice son bâton de commandement, et en terminant ainsi un combat sur le point de finir; car, du peu de chevaliers qui restaient encore dans l'arène, la plupart, comme par un consentement tacite, avaient laissé à leurs chefs le soin d'achever eux-mêmes la lutte et de décider la victoire. Les écuyers, qui avaient jugé difficile et dangereux d'approcher de leurs maîtres pendant l'action, accoururent alors dans l'arène pour soigner les blessés, qu'ils transportèrent dans les tentes ou au quartier disposé pour eux dans le village voisin.

C'est ainsi que se termina la mémorable passe-d'armes d'Ashby-de-la-Zouche, un des plus fameux tournois de ce siècle; car, si quatre chevaliers seulement, dont l'un fut tout à coup suffoqué par la chaleur de son armure périrent sur le champ de bataille, plus de trente furent grièvement blessés et quatre ou cinq ne se rétablirent jamais. Plusieurs moururent quelques jours après, et ceux qui échappèrent conservèrent toute leur vie sur leur corps les marques des profondes blessures qu'ils avaient reçues dans le combat. Aussi, fut-il toujours mentionné dans les vieilles chroniques sous le nom de belle et noble passe-d'armes d'Ashby.

 

Maintenant, le prince devait proclamer le chevalier vainqueur; il décida que l'honneur de la journée restait à celui que la voix publique avait surnommé le Noir fainéant. On eut beau représenter que la victoire appartenait bien plutôt au chevalier déshérité, lequel dans le cours de la journée avait renversé six champions de sa propre main et fini par désarçonner le chef du parti contraire: le prince ne voulut pas céder, il déclara que le chevalier déshérité et ses compagnons eussent perdu la victoire sans l'aide puissante du chevalier aux armes noires, auquel il persistait à décerner le prix.

Cependant, à la grande surprise de toutes les galeries, le chevalier ainsi préféré, avait quitté immédiatement la lice, et s'était éloigné vers la forêt avec la même lenteur et la même indifférence, qui lui avait valu le sobriquet de Noir-Fainéant. Après avoir été vainement appelé deux fois au son des trompettes, et deux fois proclamé par les hérauts d'armes, sans qu'on pût le trouver, il fallut bien, en son absence, désigner un autre chevalier pour recevoir les honneurs du triomphe. Le prince alors ne put refuser la palme au chevalier déshérité, et il fut proclamé le champion du jour.

À travers une arène que le sang avait rendue glissante, et qui était couverte d'armes brisées et de chevaux morts ou blessés, les maréchaux du tournoi conduisirent de nouveau le vainqueur au pied du trône du prince Jean. «Chevalier déshérité, lui dit-il, puisque c'est l'unique titre que nous puissions vous donner, nous vous adjugeons pour la seconde fois les honneurs de ce tournoi, et déclarons que vous avez droit de réclamer et de recevoir des mains de la reine de la beauté et de l'amour la couronne méritée par votre valeur.» Le chevalier s'inclina profondément et avec grace, mais ne répondit rien.

Pendant que les trompettes sonnaient, que les hérauts d'armes élevaient leur voix, en s'écriant: «Honneur au brave! Gloire au vainqueur!» et que les dames agitaient leurs mouchoirs de soie et leurs voiles brodés; tandis qu'enfin tous les rangs unissaient leurs clameurs, les maréchaux conduisirent le chevalier déshérité à travers la lice d'honneur, au pied du trône de lady Rowena.

Sur la dernière marche les champions firent mettre à genoux le chevalier; car, dans toutes ses actions et dans tous ses mouvemens depuis le combat, il semblait agir plutôt d'après l'impulsion de ceux qui l'entouraient, que par sa propre volonté, et on remarqua qu'il chancelait, lorsqu'on lui fit traverser une seconde fois la lice. Rowena descendant de son trône, d'un pas gracieux et imposant, allait placer la couronne qu'elle tenait à la main sur le casque du héros, lorsque les maréchaux s'écrièrent d'une même voix: «Cela ne doit pas être ainsi; il faut que sa tête soit nue.» Le chevalier murmura faiblement quelques mots, qui se perdirent dans la cavité de son casque, et qui, sans doute, exprimaient le voeu de rester couvert. Soit par amour des formes, soit par curiosité, les maréchaux ne firent nulle attention à son apparente répugnance; ils lui coupèrent les lacets de son casque et le lui ôtèrent sur-le-champ. On vit alors les traits d'un jeune homme de vingt-cinq ans, le front couvert d'une épaisse et courte, mais belle chevelure; ses traits étaient brunis par le soleil; il était pale comme la mort, et on remarquait sur son visage deux ou trois taches de sang.

Lady Rowena ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle poussa un faible cri; mais rappelant l'énergie de son caractère, tandis que tout son corps tremblait de la violence d'une soudaine émotion, elle posa sur la tête languissante du vainqueur la superbe couronne qui formait la récompense du jour, et prononça distinctement ces mots: «Je te donne cette marque du triomphe, en témoignage de la valeur que tu as déployée dans ce tournoi.» Ici elle s'arrêta un moment, et puis elle ajouta d'une voix plus sonore: «Jamais laurier de chevalerie ne ceignit un front plus digne de le porter.»

Le chevalier déshérité pencha modestement la tête, et baisa avec respect la main gracieuse de la jeune souveraine qui venait de le couronner; puis, s'inclinant davantage encore, il tomba à ses pieds accablé de fatigue et comme évanoui. La consternation devint alors générale. Cedric, qui avait été frappé d'une stupeur muette, à la soudaine apparition d'un fils qu'il avait banni de sa présence, s'élança aussitôt comme pour le séparer de Rowena; mais il avait été devancé par les maréchaux du tournoi, qui, devinant la cause de l'évanouissement d'Ivanhoe, s'étaient hâtés de le débarrasser de son armure; et en effet, ils s'aperçurent que la pointe d'une lance avait pénétré à travers sa cuirasse et lui avait fait une blessure grave au côté gauche.

CHAPITRE XIII

«Approchez, dignes héros! s'écria le fils d'Atrée; sortez de la foule qui vous entoure, vous qui, par l'habileté, la force et le courage, pouvez prétendre de surpasser la renommée de vos rivaux. Cette génisse, dont vingt boeufs n'égalent point le prix, est promise à celui qui lancera le plus loin la flèche ailée.»

Iliade.

Le nom d'Ivanhoe ne fut pas plutôt prononcé qu'il vola de bouche en bouche avec toute la célérité que l'intérêt puisse commander et la curiosité recevoir. Il ne fut pas long-temps à parvenir jusqu'aux oreilles du prince, dont le front s'obscurcit à l'ouïe d'un tel nom: il s'efforça toutefois de dérober son trouble à la connoissance de ceux qui l'entouraient, et promenant de tous côtés un regard dédaigneux. «Milords, dit-il, et vous surtout, sire prieur, que pensez-vous de la doctrine des anciens sur les attractions et les antipathies innées? Il me semble que je devinais la présence du favori de mon frère, lorsque je cherchais à pénétrer le secret de ce jeune homme caché sous son armure.» – «Front-de-Boeuf doit songer à restituer le fief d'Ivanhoe,» dit Bracy, qui, après avoir pris une part glorieuse au tournoi, avait déposé son casque et son bouclier, et s'était de nouveau mêlé à la foule des seigneurs qui entouraient le prince.

«Oui, ajouta Waldemar-Fitzurse, probablement ce jeune vainqueur va réclamer le château et le manoir que Richard lui avait assignés et que la générosité de votre altesse a depuis donnés à Front-de-Boeuf.»

«Front-de-Boeuf, reprit Jean, est un homme qui avalerait trois manoirs comme celui d'Ivanhoe, plutôt que de rendre gorge d'un seul. Du reste, messieurs, j'espère qu'ici personne ne me contestera le droit de conférer les fiefs de la couronne aux fidèles serviteurs qui m'entourent, et qui sont prêts à remplir le service militaire d'usage, en place de ceux qui, abandonnant leur patrie, pour mener une vie vagabonde en pays étranger, ne peuvent offrir ici leurs bras lorsque les circonstances l'exigent.» Les assistans avaient trop d'intérêt dans la question pour ne point se ranger de l'avis du prince; aussi tous s'écrièrent à l'envi: «C'est un prince généreux que notre seigneur et maître, qui s'impose à lui-même la tâche de récompenser de fidèles serviteurs!» Tous prononcèrent ces paroles, car tous avaient obtenu déjà, ou espéraient obtenir des garanties pareilles à celles dont jouissait Front-de-Boeuf aux dépens des serviteurs et des favoris du roi Richard. Le prieur Aymer joignit son adhésion au sentiment général; seulement il fit observer que Jérusalem la sainte ne pouvait être appelée un pays étranger, qu'elle était la mère commune, Communis mater; mais il ne voyait pas, ajouta-t-il, comment le chevalier d'Ivanhoe pouvait employer cette excuse, puisque lui prieur savait de bonne part que les croisés, sous les ordres de Richard, n'avaient jamais été beaucoup plus loin qu'Ascalon, et que cette ville, comme tout le monde le savait, appartenait aux Philistins, sans avoir droit à aucun des priviléges de la Cité sainte.

Waldemar, que la curiosité avait attiré près du lieu où Ivanhoe s'était évanoui, revint alors auprès de Jean. «Ce chevalier, dit-il, ne donnera probablement aucune inquiétude sérieuse à votre altesse, et ne cherchera pas à disputer à Front-de-Boeuf la possession de ses domaines? Il a reçu des blessures graves.» – «Quoi qu'il en soit, reprit Jean, il est le vainqueur du tournoi; et, fût-il dix fois notre ennemi, ou l'ami dévoué de notre frère, ce qui peut-être est la même chose, il faut soigner ses blessures; que notre chirurgien se rende auprès de lui.»

Un sourire amer contracta les lèvres du prince, pendant qu'il prononçait ces paroles. Waldemar Fitzurse se hâta de répondre qu'Ivanhoe était déjà transporté hors de la lice, et sous la garde de ses amis. «Je l'avoue, j'ai éprouvé quelque émotion en voyant la douleur de la reine de la beauté et de l'amour, dont cet événement a changé la souveraineté éphémère en un véritable deuil; je ne suis pas homme à me laisser amollir par les plaintes d'une femme en faveur de son amant; mais lady Rowena a su réprimer son chagrin avec une telle dignité, qu'il s'est révélé seulement lorsque, les mains jointes, elle a fixé un oeil sec et tremblant sur le corps sans mouvement étendu devant elle.» «Qui est donc cette lady Rowena dont nous avons si souvent oui parler?» – «C'est une riche héritière saxonne, répondit le prieur Aymer, une rose de beauté, un joyau de richesses, la plus belle entre mille, un bouquet de myrrhe, une pelotte de camphre, une bonbonnière d'aromates.»

«Eh bien! nous dissiperons ses chagrins, nous anoblirons son sang en lui faisant épouser un Normand; elle paraît mineure, c'est donc à nous qu'il appartient de la marier: qu'en dis-tu, de Bracy? ne serais-tu pas disposé à obtenir de belles terres en épousant une Saxonne, après avoir suivi l'exemple des amis de Guillaume-le-conquérant?» – «Si ses domaines me plaisent, milord, répondit de Bracy, il serait difficile que l'épouse ne me plût pas, et je serais bien reconnaissant à votre altesse de cet acte généreux qui remplirait toutes les promesses qu'elle a faites à son fidèle serviteur et vassal.» – «Nous ne l'oublierons pas, dit le prince, et, afin que nous puissions ici nous mettre à l'oeuvre sur-le-champ, dis à notre sénéchal d'inviter à notre banquet de ce soir lady Rowena et sa compagnie; c'est-à-dire son vilain rustaud de tuteur, et cet autre boeuf de Saxon, que le chevalier noir a terrassé dans le tournoi… De Bigot, dit-il à son sénéchal, tu emploieras dans notre seconde invitation des expressions si adroites, si polies et si engageantes, que l'orgueil de ces fiers Saxons ait lieu d'être content, et qu'il leur soit impossible de refuser; quoique, par les os de saint Thomas Becket, user de courtoisie avec de pareils gens, ce soit jeter des perles à des pourceaux.»

Le prince Jean avait à peine achevé ces mots, qu'au moment où il allait donner le signal du départ, on vint lui remettre un billet cacheté. «D'où vient ce billet?» dit-il en regardant la personne qui venait de l'apporter. «Je l'ignore, mon prince, reprit celui-ci, mais c'est probablement d'un pays lointain; un Français me l'a remis, et il a dit avoir voyagé nuit et jour afin de l'apporter à votre altesse.»

Le prince examina soigneusement l'adresse, puis le cachet, placé de manière à fixer la petite bande de soie qui entourait le billet, lequel cachet portait l'empreinte des trois fleurs de lis. Il ouvrit alors le billet avec une certaine émotion, qui s'augmenta visiblement à mesure qu'il en parcourait le contenu, dans lequel se trouvaient ces mots: «Prenez garde à vous, le diable est déchaîné.» Le prince Jean devint pâle comme la mort; il fixa d'abord les yeux à terre, puis les leva vers le ciel, comme un homme qui craint d'entendre sa dernière sentence. Remis cependant de sa frayeur, il prit à part Waldemar Fitzurse et de Bracy, pour leur communiquer le fatal billet.

«C'est peut-être, dit le dernier, une fausse alarme ou une lettre fabriquée.» – «Non, reprit Jean, c'est bien la main et le sceau du roi de France.» – «Il est temps alors, dit Waldemar, de rassembler nos partisans, soit à Yorck, soit dans quelqu'autre lieu central; le moindre retard pourrait devenir funeste, et votre altesse doit couper court à ces momeries.» – «Et les communes ne doivent pas être mécontentées; ce serait le faire que de les priver de leurs jeux.» – «Il me semble, dit Waldemar, que l'on peut tout concilier. Le jour n'est pas encore très avancé; que la lutte des archers ait lieu sur-le-champ, et que le prix soit adjugé. Le prince aura ainsi rempli ses engagemens, et ôté à ce troupeau de serfs saxons tous sujets de plainte.»

 

«Je te remercie, Waldemar, dit le prince Jean; tu me fais souvenir aussi que j'ai une dette à acquitter envers cet insolent paysan, qui hier a insulté notre personne. Le banquet aura lieu ce soir, ainsi que nous l'avons décidé. Quand ce serait la dernière heure de mon autorité, je veux la consacrer à la vengeance et au plaisir. A demain nos nouveaux soucis.»

Le son des trompettes ramena bientôt les spectateurs qui avaient déjà commencé à s'éloigner du tournoi, et les hérauts d'armes proclamèrent que le prince, rappelé tout à coup par de hauts et puissans intérêts publics, serait obligé de renoncer aux fêtes du lendemain; que cependant, ne voulant pas priver tant de braves yeomen du plaisir de montrer devant lui leur adresse, il avait décidé que les jeux indiqués pour le jour suivant se célébreraient à l'instant même; que le prix du vainqueur devait être un cor de chasse monté en argent, un superbe baudrier en soie, et un médaillon de saint Hubert, patron des jeux champêtres.

Plus de trente yeomen se présentèrent d'abord en qualité de compétiteurs; la plupart étaient des gardes forestiers et des sous-gardes des chasses royales de Need-wood et de Charn-wood. Cependant, lorsqu'ils se furent mutuellement reconnus et qu'ils virent à quels antagonistes ils auraient affaire, plus de vingt se retirèrent volontairement, pour ne pas s'exposer à la honte d'une défaite presque inévitable; car dans ces temps l'habileté de chaque bon tireur était aussi connue à plusieurs lieues à la ronde, que les qualités d'un cheval dressé à New-Market9 sont familières aujourd'hui à ceux qui fréquentent cet endroit renommé.

Ainsi la liste des archers se trouva définitivement fixée au nombre de huit concurrens. Le prince Jean descendit de son trône pour examiner de plus près ces archers, dont plusieurs portaient une livrée royale. Sa curiosité ainsi satisfaite, il chercha des yeux l'objet de son ressentiment, qu'il aperçut debout, à la même place de la veille, et avec l'effronterie et le sang-froid dont il avait déjà donné des preuves. «Coquin, dit le prince Jean, je devinais à ton insolente fanfaronnade que tu ne serais pas un partisan du long but, et je vois que tu n'oses pas aventurer ton adresse au milieu de pareils concurrens.» – «Sous le bon plaisir de votre grâce, dit le yeoman, j'ai un autre motif, pour ne pas tirer, que la crainte d'une défaite.» – «Et quel est ce motif?» demanda le prince, qui, par quelque cause que lui-même n'aurait pu expliquer, se sentait travaillé d'une vive curiosité à l'égard de cet individu. «Parce que, repartit l'homme des bois, j'ignore si ces yeomen et moi pouvons tirer au même but; et puis je craindrais que votre altesse ne vît pas de bon oeil que je remportasse un troisième prix, après avoir eu le malheur d'encourir votre disgrâce.» – «Quel est ton nom? dit le prince en colère.» – «Locksley,» répondit-il. – «Eh bien, Locksley, tu viseras à ton tour, lorsque les six yeomen auront prouvé leur habileté. Si tu remportes le prix, j'y ajouterai vingt nobles10; mais si tu perds, tu seras dépouillé de ton habit vert de Lincoln11, et chassé de la lice à grands coups de corde d'arc, en récompense de ta forfanterie.»

«Et si je refuse de tirer avec une telle gageure? dit le yeoman, le pouvoir de votre grâce, aidé comme il l'est par un grand nombre d'hommes d'armes, peut aisément me dépouiller et me frapper, mais ne peut pas me forcer à bander et à lâcher mon arc si tel n'est pas mon bon plaisir.» – «Si tu refuses, dit le prince, le prévôt de la lice brisera ton arc et tes flèches, et te chassera de l'enceinte comme un lâche.» – «Ce n'est pas une belle chance que vous m'offrez, grand prince, dit le yeoman, que de m'obliger à me risquer avec les meilleurs archers des comtés de Leicester et de Stafford, sous peine de l'infamie si je suis vaincu: pourtant j'obéirai.» – «Gardes, veillez sur lui: le coeur lui manque; mais je ne veux pas qu'il échappe à la lutte. Et vous, braves amis, conduisez-vous dignement: une botte de vin et un chevreuil sont préparés là bas sous la tente pour vos rafraîchissemens quand vous aurez gagné le prix.»

Un bouclier fut placé au bout de l'avenue qui, vers le sud, conduisait au lieu de la joute. Les archers se vinrent placer au sein de l'entrée méridionale; la distance entre cette station et le but fut soigneusement déterminée, ainsi que l'ordre dans lequel devaient tirer les archers, auxquels on donna chacun trois flèches. Les règles du jeu furent établies par un officier d'un rang inférieur nommé le prévôt des jeux; car les maréchaux du tournoi auraient cru déroger s'ils avaient consenti à présider les jeux de la yeomanrie.

Les archers s'avançant l'un après l'autre lancèrent leurs flèches en braves yeomen. Sur les vingt-quatre flèches tirées successivement, dix touchèrent le but, et les autres en passèrent si près, que, vu la grande distance, on les compta comme de bons coups. De ces dix flèches, deux furent tirées par Hubert, garde-chasse au service de Malvoisin; elles s'étaient enfoncées dans le cercle tracé au milieu du bouclier, et il fut proclamé vainqueur.

«Eh bien, Locksley, dit le prince Jean à l'yeoman avec un sourire amer, as-tu envie de te mesurer avec Hubert? ou bien veux-tu remettre ton arc, tes flèches et ton baudrier au prévôt des jeux?» – «Puisqu'il est impossible de faire autrement, dit Locksley, je tenterai la fortune, à condition que lorsque j'aurai tiré un coup au but que m'aura indiqué Hubert, à son tour il en visera deux au mien.» – «Ce n'est que juste, répondit le prince Jean, et l'on ne te refusera pas. Hubert, si tu bats ce fanfaron, je remplirai de sous d'argent le cor de chasse qui doit être le prix du vainqueur.» – «Un homme ne peut faire que de son mieux, reprit Hubert; mais mon bisaïeul portait un arc long et fameux à la bataille d'Hastings, et j'espère ne pas déshonorer sa mémoire.» Le premier bouclier fut changé; on en plaça un autre de même grandeur; et Hubert, qui, comme vainqueur dans la première épreuve, avait le droit de tirer avant les autres, fixa le but avec une grande attention, mesurant long-temps de l'oeil la distance, pendant qu'il tenait à la main l'arc recourbé et la flèche déjà posée sur la corde. A la fin il fait un pas en avant, et, levant son arc presque au niveau de son front, il retire la corde vers son oreille. Le trait fend l'air avec bruit et va s'enfoncer dans le cercle intérieur du bouclier, mais non exactement au centre.

«Vous n'avez pas eu égard au vent, Hubert, lui dit Locksley en bandant son arc; autrement vous eussiez tout-à-fait réussi.» En disant ces mots, et sans montrer la moindre hésitation pour viser, Locksley se plaça vite à l'endroit indiqué, et décocha sa flèche avec une apparence de négligence si grande, qu'on eût pensé qu'il n'avait pas même regardé le but. Il parlait encore au moment que la flèche partit; cependant elle frappa le centre du bouclier deux pouces plus près que celle d'Hubert.

«Par la lumière du ciel, s'écria le prince Jean, si tu te laisses vaincre par ce drôle, tu es digne des galères.»

Hubert avait une phrase de prédilection qu'il appliquait à tout: «Dût votre altesse me condamner à la potence, un homme ne peut faire que de son mieux. Cependant mon bisaïeul portait un bon arc…» – «Peste soit de ton bisaïeul et de toute sa race! s'écria le prince en l'interrompant; lance ta flèche, malheureux, et vise de ton mieux, ou gare à toi!» Stimulé de la sorte, Hubert reprit sa place, sans négliger la précaution recommandée par son adversaire; il calcula l'effet du vent sur sa flèche déjà levée, et la lança tellement bien, qu'elle atteignit juste le milieu du bouclier.

«Bravo, Hubert! bravo!» cria le peuple qui s'intéressait plus à lui qu'à un inconnu; «vive jamais Hubert!» – «Je te défie de frapper plus juste, Locksley, dit le prince avec un sourire ironique.» – «Cependant j'entamerai sa flèche, reprit Locksley; et visant avec un peu plus de précaution que la première fois, il fit partir le trait qui frappa juste sur la flèche d'Hubert, et la mit en pièces. Le peuple fut tellement surpris d'une adresse aussi merveilleuse, que, se levant spontanément, il s'écria: «Bravo! bravo!» – «Ce doit être un diable, et non un homme fait de chair et de sang, murmuraient entre eux les archers; jamais pareil prodige ne s'est vu dans le tir, depuis qu'un arc fut pour la première fois bandé en Angleterre.»

7Fight on, brave Knights! man dies, but glory lives! Fight on, death is bether than defeat! Fight on! brave knights! for bright eyes behold your deeds!
8Ou à la rescousse! d'après le mot rescue du texte.A. M.
9Ville d'Angleterre où ont lieu les courses de chevaux; elle est située à environ soixante milles de Londres, et il y existe encore un palais où descend la famille royale quand elle assiste à ces courses, instituées par Charles II.A. M.
10Ancienne monnaie d'or qui valait environ huit francs.
11Ville manufacturière du comté de ce nom.A. M.
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